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Les défis de la politique égyptienne en Afrique

Aliaa Al-Korachi, Mercredi, 11 janvier 2017

Ce mois-ci, l'Egypte a deux rendez-vous avec l'Afrique. Le 27e sommet France-Afrique au Mali et le 28e sommet de l'Union africaine. L’occasion d’analyser le repositionnement du Caire sur le continent à l’ombre d’une riche activité diplomatique ces trois dernières années.

Les défis de la politique égyptienne en Afrique
Le président Sissi entouré des dirigeants africains, lors du Forum d'investissement à Charm Al-Cheikh. (Photo : Reuters)

Depuis fin décembre 2016, la diplomatie africaine de l’Egypte se montre très dynamique à l’approche de deux grands rassemblements africains. En effet, lors du 27e sommet France-Afrique, au Mali mi-janvier, l’Egypte devrait présenter ses plans de lutte contre le terrorisme sur le continent. Quant au 28e sommet de l’Union africaine qui se tiendra les 30 et 31 janvier à Addis-Abeba, il devrait voir l’élection du prochain président de la Commission de l’UA. Le 18 décembre, le président Abdel-Fattah Al-Sissi s’est rendu à Entebbe marquant ainsi la 1re visite officielle d’un chef d’Etat égyptien en Ouganda. Le 27 décembre, sur invitation de son homologue égyptien, le président djiboutien, Ismail Guelleh, s’est rendu au Caire pour une visite de deux jours, où il a signé 6 protocoles de coopération. Plus récemment, Le Caire a également accueilli une délégation de ministres africains de l’Irrigation, un délégué du président du Sénégal ainsi que le ministre des Affaires étrangères du Tchad. Selon Amira Abdel-Halim, experte des affaires africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, « au cours des deux dernières années, l’Egypte s’est efforcée de se repositionner dans le continent noir après sept décennies d’absence, en adoptant une politique d’intégration qui s’illustre notamment par une présence du président dans les arènes de l’Union africaine et ses différentes institutions et en organisant des forums africains en Egypte ».

Ainsi à Charm Al-Cheikh, les représentants du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC) et de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) ont signé le 10 juin 2015, sous l’égide de l’Egypte, un accord de libre-échange, Zone tripartite de libre-échange (TFTA) considérée comme le prélude à une coopération économique africaine totale. Le 20 février 2016, la station balnéaire du Sud-Sinaï a également accueilli un autre rassemblement africain, le « Forum Africa 2016 ». Il s’agissait du premier événement panafricain d’une telle ampleur organisé par l’Egypte. Ce forum a accueilli une douzaine de chefs d’Etat, une vingtaine d’agences de promotion des investissements et près de 2 000 participants. Une diplomatie qui a porté ses fruits, comme le note Amira Abdel-Halim, puisque l’Egypte a été élue membre du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, décrochant le siège de représentant de l’Afrique du Nord, pour un mandat de 3 ans. La candidature de l’Egypte pour cette place avait alors été soutenue par 47 des 53 pays africains présents.

Manque de stratégie stable

Ce qu’il faut, c’est activer « la diplomatie des sommets », comme l’explique l’ambassadeur Hassan Rakha, membre du Conseil égyptien pour les affaires étrangères. Absente de la politique africaine de l'Egypte depuis la tentative d’assassinat de Hosni Moubarak dans les années 1990, cette diplomatie est désormais le point fort du pays, avec une stratégie qui vise à renforcer l’influence politique de l’Egypte auprès des pays africains. « La présence du chef de l’Etat aux sommets a une portée très symbolique auprès des dirigeants africains. De plus, ces sommets sont l’occasion pour l’Egypte de communiquer directement avec plus d’une dizaine de présidents africains », dit Rakha. Toutefois, malgré un enthousiasme politique qui s’observe au niveau présidentiel, comme l’indique Amira Abdel-Halim, une stratégie stable et définie des priorités fait toujours défaut dans la politique africaine de l’Egypte. « Le fossé est large entre l’hyperactivité présidentielle sur le continent et l’immobilisme des institutions de l’Etat », déplore-t-elle. Et d’ajouter : « l’Unité d’Afrique, un comité ministériel de 11 ministères formé en avril 2015 sous le gouvernement d’Ibrahim Mehleb, n’a pas encore publié son bilan et son plan d’action reste inconnu ».

De même, la chercheuse observe que la politique égyptienne en Afrique se dynamise uniquement à l’approche d’un sommet ou à la suite d’une crise. « La sphère africaine s’est notamment animée lors de la visite de responsables des pays du Golfe dans des pays d’Afrique de l’Est, fin décembre. Ils ont ainsi marqué leur influence sur le continent risquant d’irriter l’Egypte », dit-elle. En effet, une délégation saoudienne menée par Ahmad Al-Khatib, conseiller principal à la cour royale du Royaume et président du conseil d’administration du Fonds de développement saoudien, s’est rendu en Ethiopie du 14 au 18 décembre 2016. Au cours de cette visite, le responsable s’est rendu au barrage de la Renaissance qui est actuellement source de débat entre Addis-Abeba et Le Caire. Cette visite saoudienne a été suivie par une autre effectuée par le ministre des Affaires étrangères qatari. « La sécurité hydraulique reste le moteur principal des déplacements de l’Egypte en Afrique, alors que jusqu’à présent aucune assurance de la part des pays du bassin du Nil de soutenir les droits hydrauliques de l’Egypte n'a été obtenue », précise Rakha.

Le point fort des cercles d’intérêt

Cet avis n’est pas partagé par Ramadan Qorani, expert des affaires africaines et rédacteur en chef de la revue Horizons Africains, qui estime que la politique étrangère de l’Egypte de ces trois dernières années a permis de multiplier les cercles d’intérêt en Afrique, outre que celui traditionnel du bassin du Nil.

« L’Egypte a récemment montré un nouvel intérêt pour l’Afrique de l’Est et la Corne africaine en recevant les présidents djiboutien et érythréen fin 2016. Cette région est d’une importance stratégique pour l’Egypte, puisqu’elle facilitera le dialogue autour de la sécurité arabe et africaine et permettra ainsi de sécuriser de l’entrée sud du Canal de Suez », explique Qorani, avant d’ajouter que « la région du Sahel et du Sahara apparaît également comme un nouveau cercle d’intérêt discuté en mars dernier lors d’une conférence des ministres de la Défense de la Communauté des Etats du Sahel et du Sahara, à Charm Al-Cheikh, sous la présidence de l’Egypte. La conférence s’est clôturée par une décision de la création d’un centre de lutte contre le terrorisme, et qui aura son siège en Egypte ». Selon l’expert, « l’Agence égyptienne de partenariat pour le développement » qui a vu le jour en 2014 figure parmi les outils les plus importants de la contribution égyptienne dans le continent. Dépendant du ministère des Affaires étrangères, elle est considérée comme une branche de développement de la politique égyptienne dans le continent africain. « Si à l’époque de Nasser, la libération du colonialisme était la mission égyptienne sur le continent, la contribution au développement est aujourd’hui le nouveau message que l’Egypte veut envoyer au citoyen africain », dit Qorani.

Selon le site du ministère des Affaires étrangères, au cours des deux ans qui ont suivi sa création, « l’Agence égyptienne de partenariat pour le développement » a accueilli environ 3 900 stagiaires africains dans plus de 22 domaines : l’agriculture, la médecine, l’irrigation, la justice, la diplomatie, les médias, l’aviation, l’autonomisation des femmes, le commerce, la technologie textile, les énergies renouvelables, l’électricité, la propriété intellectuelle et la gestion des ports. Toujours selon le site, l’agence a organisé de nombreuses formations dans le domaine de la sécurité, y compris la lutte contre le terrorisme et l’immigration clandestine. L’agence a également dépêché environ 70 experts de différentes spécialités, notamment en médecine et en agriculture, pour travailler dans les pays africains. Elle a ainsi financé de nombreux convois médicaux en collaboration avec le ministère égyptien de la Santé. D'autres projets de développement et d’intégration économiques entrepris par l’Egypte et visant à moderniser les réseaux d’infrastructure et de transport sont toujours en attente.

Le gouvernement estime que l’axe le plus important, la voie Caire-Cape Town, connue sous le nom d’« Axe de l’Union africaine », devrait être achevé au cours des deux prochaines années. Une autre voie, « Lac Victoria-Méditerranée », devrait entrer dans sa phase d’exécution d’ici à la fin de l’année 2017. Cet axe maritime vise à renforcer la coopération entre les pays du bassin du Nil. D’une longueur de 3 500 kilomètres, il constituera alors l’accès le plus court pour relier les pays du bassin du Nil à l’Europe.

Loin des projecteurs

Comme l’explique Qorani, le problème reste que tous ces efforts s’effectuent loin des projecteurs et « l’Afrique est absente des médias égyptiens ne mettant jamais en avant les mouvements politiques de l’Egypte dans le continent ». Qorani ajoute : « Les médias égyptiens comparent toujours le rôle de l’Egypte en Afrique à celui joué dans les années 1960 et estiment que l’Egypte est la seule force du continent. Cette idée est totalement erronée. D’une part, les défis de l’Egypte sur le continent sont énormes, et de l’autre, les rivaux sont nombreux et l’absence de l’Egypte a permis de renforcer leur influence politique. C’est le cas de l’Ethiopie dans l’Est, du Sénégal et du Nigeria dans l’Ouest et de l’Afrique du Sud dans le Sud. L’Egypte est certes une des grandes forces de l’Afrique, mais elle n’est pas la principale ». La concurrence des forces régionales et internationales actives en Afrique est un grand défi pour l’Egypte dont la présence est affaibli tant sur la scène politique qu’économique
(lire page 5).

Les acteurs sur le continent sont multiples et leurs intérêts diffèrent souvent de ceux de l’Egypte. Il existe même des forces hostiles à la présence égyptienne dans le continent comme Israël, la Turquie ou l’Iran », affirme la chercheuse du centre d’Al-Ahram.En matière économique, cette concurrence, à laquelle s’ajoute la crise économique actuelle que traverse l’Egypte, fait hésiter les capitaux égyptiens à se lancer sur les marchés du continent noir, selon l’expert économique, Ibrahim Al-Ghitani. Ceux-ci sont pourtant mondialement considérés comme plus prometteurs. « Malgré les forums économiques africains organisés par l’Egypte visant une complémentarité économique entre les pays du continent, la participation de l’Egypte a été faible concernant les échanges commerciaux et les investissements. Il est nécessaire d’élaborer une stratégie économique plus intelligente et mieux ciblée », conclut Al-Ghitani. Le Caire en est encore loin. Les échanges commerciaux entre l’Egypte et l’Afrique ne dépassent pas les 5 milliards de dollars. Quant au taux d’investissement égyptien en Afrique, il est évalué à 8 milliards de dollars.

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