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La confrérie appartient-elle à l’avenir ?

Samar Al-Gamal, Jeudi, 05 janvier 2017

La division interne des Frères musulmans s'est confirmée en 2016. Les tentatives visant à apaiser la crise au niveau de la direction ont été peu concluantes, de telle sorte que l'existence même de la vieille organisation se trouve aujourd'hui menacée

La confrérie appartient-elle à l’avenir ?
La confrérie fait face à une menace de division interne. (Photo : AP)

Plus de 88 ans se sont écoulés depuis la création de la confrérie des Frères musul­mans qui, jusqu’à il y a 3 ans, était considérée comme la plus grande force politique en Egypte. Alternant des périodes de prisons et détentions avec des périodes de tolérance relative, la confrérie, déclarée désormais organisa­tion terroriste, traverse aujourd’hui sa plus grave crise depuis l’époque de l’an­cien président Gamal Abdel-Nasser. La lutte pour le pouvoir, puis dernièrement contre le pouvoir a eu des répercussions sur la structure interne de l’organisation.

Malgré son expérience présumée, le mouvement est en proie à de fortes tur­bulences et à une confusion qui s’est manifestée au grand jour.

Une guerre par communiqués interpo­sés montre que l’organisation est désor­mais scindée en deux parties, dont cha­cune tente de délégitimer l’autre. D’un côté, il y a le groupe qui représente les dirigeants historiques et l’ancien bureau de la guidance, qui sont en très grande majorité en prison. Cette partie est repré­sentée surtout par Mahmoud Hussein, Mahmoud Ezzat, Mohamad Abdel- Rahman, reconnus comme le « bureau de Londres ».

De l’autre côté, se trouve le groupe portant le nom de Mohamad Kamal, ancien membre du bureau de guidance tué par les forces de l’ordre en octobre dernier. Ce groupe représente la jeune génération.

Ainsi, aujourd’hui existent deux comi­tés suprêmes des Frères, deux sites web : « Ikhwan online » géré par l’aile de Mohamad Kamal, et le second « Ikhwan site », géré par le front Ezzat.

Par exemple, il y a près d’un an, après des mois d’absence médiatique, un chef de file des Frères musulmans, Mahmoud Hussein, a fait son appari­tion dans une interview télévisée sur Al-Jazeera, affirmant qu’il était tou­jours le « secrétaire général » de l’or­ganisation, et ce, en dépit des déclara­tions du porte-parole de la confrérie, Mohamad Montasser, selon lesquelles Hussein n’était plus en charge.

Deux jours plus tard, le bureau des Frères à Londres publie un communiqué annonçant la destitution du porte-parole et lui nomme un successeur. Une déci­sion qui a été immédiatement « renver­sée » par les administrateurs de la page officielle de la confrérie sur Facebook.

La scission est manifeste au sein du mouvement, même si les détails et les raisons derrière ne le sont pas, pour­tant, les deux ailes qui se disputent la direction s’abstiennent d’employer le terme « division » pour qualifier ce qui se passe, même si elles continuent à se démentir sur Facebook. Le groupe de la vieille garde est partisan des réformes et de l’apaisement avec l’Etat pour garantir la survie de l’organisation. Alors que les jeunes, plus révolution­naires, veulent et prônent le recours à la force face au régime en place. Ils font porter aux anciens dirigeants la respon­sabilité des crises du mouvement au cours des cinq dernières années.

« La division est réelle, mais pas défi­nitive », croit Ali Bakr, expert des mou­vements islamistes au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Selon lui, « on peut facilement parler aujourd’hui de deux factions, chacune se dit légitime ».

Vers la fin de l’année 2016, la divi­sion a pris de nouvelles proportions. Kamal Habib, chercheur et expert des mouvements islamistes, parle de « divi­sion verticale ».

Tout en promettant la poursuite du « processus révolutionnaire », l’aile des jeunes a surtout révélé la tenue d’un processus électoral qui aurait eu lieu au Caire en décembre et qui aurait abouti à l’élection d’un nouveau guide suprême « provisoire », en attendant la sortie de prison du guide actuel, Mohamad Badie, et d’un nouveau conseil de la choura. Un « bureau général » aurait également été formé sous la direction d’une figure de la confrérie avec dix membres vivant tous en Egypte et dont les noms n’ont naturellement pas été divulgués.

Des « informations » catégorique­ment démenties par le groupe des caciques.

« Le groupe des jeunes, même s’il contrôle les bureaux du Caire et d’Alexandrie, restera incapable de communiquer avec tous les rangs de la confrérie tant que les dirigeants histo­riques qui détiennent les médias et le financement s’y opposent », estime Habib.

« Même si la littérature de la confré­rie est évasive au sujet de la violence, je pense que les appels au recours à la violence représentent un autre obstacle pour l’acceptation de l’aile des plus jeunes », ajoute-t-il.

Pourtant, les analystes prévoient une victoire de la vieille garde, qui s’oppose à la confrontation avec l’Etat. Cette faction semble actuellement plus forte, puisqu’elle bénéficie de plus de finan­cements, de liens internationaux et du soutien des poids lourds de la confrérie.

Bref, la crise actuelle de la confrérie va au-delà de son expulsion du pouvoir et la fin du rêve de fonder un Etat à référence islamique. L’organisation est victime d’une série de mauvais calculs, dont notamment le port des armes face aux forces de l’ordre, ce qui lui a valu l’étiquette d’organisation terroriste. Mais bien avant sa débâcle actuelle, la confrérie a toujours été en proie à des dissensions internes (lire encadré). Aujourd’hui, que ce soit les caciques ou la jeune génération, aucun des deux groupes n’a de vision globale pour l’avenir de l’organisation.

Habib appelle les Frères à réviser leurs choix politiques et leurs réfé­rences idéologiques. Il rappelle qu’après la révolution de 2011, la confrérie a choisi de s’allier aux salafistes alors que traditionnellement, elle cherchait des alliés dans les rangs des forces civiles, comme le parti d’Al-Wafd.

Cette révision devrait également s’étendre à leurs héritage et références. Hassan Al-Banna est-il la seule réfé­rence, ou bien peuvent-ils s’ouvrir à d’autres idées comme ont fait le mouve­ment Ennahda en Tunisie ou Al-Tawhid wal Islah au Maroc ?

Bakr Ali estime que la confrérie sous sa forme ancienne est incapable de conti­nuer. « Probablement, l’organisation va se désintégrer. Une entité principale sur­vivra avec des factions satellites. Ce qui revient à dire que la confrérie sera trans­formée en une nouvelle entité dont les contours restent flous. c’est un processus très compliqué qui prendra des années », dit l’expert.

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