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Colère populaire: Nouvelles tensions en Egypte

Samar Al-Gamal, Mardi, 12 mars 2013

Le verdict de la Cour d'assises sur le massacre de Port-Saïd a ravivé la tension dans la ville portuaire, contrôlée désormais par l'armée. Dans les autres villes d'Egypte, les accrochages entre les manifestants et la police se multiplient alors que le régime fait la sourde oreille.

Port Said
( Photos : AP)

Un cerf-volant noir survole la petite ville de Port-Saïd. Le mot « Deuil » y est marqué en blanc. Le bruit des pales de l’hélicoptère militaire rompt le silence. L’appareil continue son survol destiné à informer le centre opératoire militaire de la ville. L’ambiance dans la ville est lourde et triste, comme lésée.

Les rues sont vides et les boutiques fermées. C’est une ville fantôme à l’exception de quelques marches de colère en direction de la place de l’obélisque. Au lendemain du verdict confirmant les peines de mort pour 21 de ses habitants, Port-Saïd poursuit sa désobéissance civile entamée le 17 février.

A l’origine de cette colère : un match de football qui a tourné en tragédie l’an dernier. 74 personnes, dont une majorité de supporters de l’équipe Ahli, avaient trouvé la mort dans le stade de Port-Saïd après un match contre le club local, Masri, sorti d’ailleurs vainqueur.

Y avait-il eu préméditation et pourquoi ? Le tribunal apporte peu de réponse mais confirme la peine capitale pour 21 accusés et des peines de prison allant d’un an à la perpétuité pour 24 autres. On dénombre 28 acquittements, principalement des policiers soupçonnés d’avoir orchestré ou facilité le massacre. Seuls 2 d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison. (lire page 5).

Vengeance

Verdict
( Photos : AP)
Les supporters du club d’Ahli, les Ultras, dénoncent des peines trop clémentes et l’acquittement des policiers. Ils menacent de se venger.

Le QG de la Fédération de football au Caire, ainsi que le club de la police, qui jouxtent le club d’Ahli, sont pris pour cible. Les bâtiments prennent feu avant une intervention de l’armée, qui aussi joue les pompiers de l’air.

A quelques pas du club, des heurts sporadiques se poursuivent pour le huitième jour consécutif entre la police et des manifestants. Nul ne trouve d’explications précises à ces affrontements. Mais la colère est là.

A Port-Saïd, cette colère n’est pas seulement due aux exécutions « aléatoires » ou à l’acquittement de la plupart des chefs de la sécurité. Cette ville du Canal a enterré en deux jours 42 personnes, toutes tuées dans des affrontements avec la police.

Alors les Port-Saïdis bloquent le trafic des ferries traversant le Canal en brûlant des pneus pour nuire à la visibilité des bateaux. La ville est entièrement contrôlée par l’armée, plus précisément par le général Ahmad Wasfi qui s’efforce de se réconcilier avec des habitants en révolte contre le régime et qui réclament l’indépendance de leur ville.

Des activités sont organisées afin de réunir les Port-Saïdis et les soldats.

« L’armée souhaite redorer son image après sa désastreuse gestion de la transition », révèle le militaire à la retraite Talaat Mossallam. Selon lui, l’armée pourrait être appelée à la rescousse dans d’autres régions du pays, même si elle « évite toute confrontation directe avec la population et s’efforce d’observer un équilibre difficile ». Une sorte de rôle de « médiateur » ou d’arbitre, alors que la police est en première ligne et continue d’être un outil de répression.

Grève « symbolique »

Les forces de la police se sont complètement retirées de Port-Saïd et d’autres villes du pays. Ses membres ont entamé une grève « symbolique », disent-ils, pour exiger de rester hors du conflit politique, mais aussi pour réclamer davantage d’armements. En réponse à des manifestations sans précédent dans les rangs de la police et à son retrait de certaines villes, le ministre de l’Intérieur, Mohamad Ibrahim, dont la démission était réclamée, décide de limoger son adjoint chargé des forces antiémeutes.

Et le régime, lui, renouvelle sa confiance alors que le lendemain, le procureur général donne aux citoyens le droit d’arrêter des civils. En gros, les Egyptiens jouent désormais le rôle de la police : une idée qui plaît aux Frères musulmans dont les milices auraient déjà arrêté, torturé ou interrogé des opposants avant de les remettre à la police.

L’un de leurs dirigeants, Mohamad Al-Beltagui, dit surveiller en personne la réforme du ministère de l’Intérieur. Les Frères ont aussi un projet parallèle. Ils veulent autoriser des compagnies de sécurité privées, dont les hommes disposeront d’un droit de saisie judiciaire alors même que la Constitution interdit la formation de groupes paramilitaires.

« Nous n’accepterons pas d’avoir des milices en Egypte », prévient le ministre de l’Intérieur.

Pourtant, la Jamaa islamiya, un groupe djihadiste, a déjà créé sa propre police en Haute-Egypte par le biais de milices chargées de « maintenir l’ordre ».

Les membres du Conseil consultatif, Chambre haute du Parlement, en grande majorité des islamistes, ont ainsi critiqué la police, l’accusant de manquer à son devoir et de faciliter le chaos. L’un a appelé à l’interdiction des grèves par la police, tandis qu’un autre a accusé les responsables de l’ancien régime de complot visant à porter atteinte au président Morsi.

« Nous sommes face à une conspiration qui vise à détruire toute légitimité dans le pays », a déclaré Hassan Youssef Abdel-Ghafour, membre du Parti Liberté et justice.

Le régime des Frères persiste à accuser l’ancien régime de tous les maux, se préparant parallèlement pour les législatives.

« Les islamistes attendent que le feu se calme pour profiter au mieux de la situation, croit savoir l’analyste politique Moustapha Hegazi. Mais ce qu’ils ne comprennent pas c’est que le silence face à ces catastrophes enflammera davantage le pays ». (lire entretien page 4).

La présidence, en effet, reste muette. Ses deux porte-paroles récemment désignés semblent avoir disparu. Le régime apparaît une fois de plus déconnecté de la réalité, les yeux braqués sur le futur scrutin.

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