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Dix ans après son décès, que reste-t-il de Mahfouz ?

Dina Kabil, Lundi, 29 août 2016

« Pourquoi se rappelle-t-on certains prix Nobel, tandis que d’autres, non moins importants, tombent aux oubliettes ? ». Lorsque cette question a été adressée à Mahfouz par l’écrivain Mohamed Salmawy dans leurs entretiens-fleuves, le prix Nobel égyptien répond : « Je pense que la vraie raison réside dans le changement des goûts et des penchants pour la littérature.

Dix ans après son décès, que reste-t-il de Mahfouz ?

Tous les lauréats du prix Nobel ne sont pas certainement à la même hauteur, mais il faut aussi prendre en considération que la conscience littéraire, ou précisément la réception de la littérature, est également instable et capricieuse ». Et d’ajouter : « Il se peut que lorsque les lecteurs s’écartent d’un écrivain, cela n’est pas dû à son manque de talent, mais plutôt parce que son oeuvre n’est plus conforme au courant littéraire régnant à cette époque. Combien de fois on a oublié un écrivain, avant de le redécouvrir à une époque ultérieure ».

Certes, les gens qui s’intéressent à la littérature et à l’histoire continueront à lire Mahfouz. Les traductions qui continuent à sortir dans diverses langues en sont la preuve. Mais une réponse plus précise à cette question exige des études appropriées et approfondies. Toutefois, les éléments de réflexion que nous relevons dans ce dossier d’Al-Ahram Hebdo sont nombreux. Premièrement, les jeunes qui se sont révoltés contre leurs prédécesseurs et qui veulent reproduire le mythe d’oedipe, reviennent aujourd’hui sur son oeuvre. Ces écrivains fouillent dans les personnages mahfouziens qui restent en chair et en os, ils vont surtout sur les traces sociales et historiques de l’époque post-révolutionnaire qu’il dépeint magnifiquement dans son oeuvre. Deuxièmement, les nouvelles générations d’écrivains et aussi les critiques littéraires, dans leur dilemme entre l’ancien et le nouveau, trouvent dans l’écriture de Mahfouz des formes nouvelles susceptibles de révolutionner l’écriture du roman. Car malgré l’étiquette « classique », Mahfouz s’est avéré un grand innovateur qui n’avait pas cessé de pousser les limites de l’écriture. Déjà, dans l’effervescence des années 1960 et de la nouvelle sensibilité littéraire de l’après-1967, Mahfouz a pu développer les critères esthétiques de l’époque. Durant ses dix dernières années en particulier, il publie deux oeuvres innovatrices, inclassables, qui répondent aux appels post-modernes de transcender les limites des genres littéraires. Il s’agit d’Asdaë Al-Sira Al-Zatiya (échos d’une autobiographie) paru en 1996 et traduit en français en 2004, et Ahlam Fatret Al- Naqaha (les rêves de convalescence) paru en 2005. Dans la première oeuvre, Mahfouz évite l’autobiographie proprement dite, pour laisser libre cours à la fiction et à la méditation. Il s’y attache aux échos de son itinéraire, son rapport avec des personnalités dans l’histoire et la vie réelle, ou des personnages de ses romans, et surtout aux méditations philosophiques. Quant aux Rêves de convalescence, il s’agit d’une oeuvre qui « inaugure une forme littéraire tout à fait originale », comme le soulignent les critiques. Des rêves relevant à la fois du conte et de la parabole, tantôt graves et tantôt burlesques. Publiés en 2001 dans la revue Nisf Al-Dounia, les rêves sont publiés par la maison d’édition Shorouk en 2005, puis quelques années après la mort de Mahfouz, ses deux filles ont trouvé les manuscrits d’autres rêves, publiés à titre posthume en 2015. Les coulisses de l’écriture des rêves sont une autre leçon de la résistance à travers l’écriture : Mahfouz, qui survit miraculeusement à une tentative d’assassinat à l’arme blanche par un fanatique, en 1994, n’a pas baissé les bras, et pendant sa longue convalescence à partir de 1999, il commence à dicter à son secrétaire de petits fragments inspirés de ses rêves et retravaillés à son réveil.

Troisièmement, le succès foudroyant du feuilleton télévisé Afrah Al-Qobbah, diffusé au mois du Ramadan, qui est une adaptation d’un roman de Mahfouz publié en 1966, montre que l’oeuvre de l’écrivain reste toujours d’actualité. Ce succès trouble les idées reçues sur un « public néophyte qui cherche la légèreté ». Au-delà d’une intrigue complexe, le public s’attache à la grande littérature, aux personnages attachants de l’auteur, et cherche à comprendre de plus près son icône, le premier écrivain arabe à obtenir le prix Nobel.

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