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Tourisme : La carte régionale en mutation

Amira Samir, Mardi, 09 août 2016

Les derniers événements en Turquie ont porté un coup dur au tourisme dans ce pays. D'autres pays de la région tentent tant bien que mal de mettre à profit cette situation.

Tourisme : La carte régionale en mutation
(Photo : Reuters)

Le coup d’Etat en Turquie semble avoir bouleversé la carte touristique de la région. En pleine saison touristique, l’économie de la Turquie a été durement affectée après une série d’attentats terroristes, attribués aux djihadistes de l’Organisation de l’Etat islamique (Daech) ou au groupe rebelle kurde du PKK. Le dernier en juin dernier était triple attaque-suicide qui a visé l’aéroport d’Atatürk à Istanbul, le troisième aéroport le plus fréquenté en Europe avec un trafic de 61,3 millions de passagers par an. Le coup d’Etat manqué de la nuit du 15 juillet a, à son tour, porté un coup dur au secteur du tourisme turc et la situation actuelle dans le pays devrait s’aggraver. Des économistes turcs prévoient une perte de 12 milliards de dollars en 2016 pour ce secteur.

De plus, la brouille diplomatique entre Ankara et Moscou et les sanctions imposées par la Russie à la Turquie ont fait chuter le nombre de touristes russes de 90 % par rapport à l’année dernière, alors que la Russie est le deuxième pourvoyeur de touristes de la Turquie (11 % du nombre de touristes visitant la Turquie). En novembre dernier, la Turquie avait abattu un avion russe qui, selon Ankara, a violé l’espace aérien turc. Malgré le retour des Russes et la levée des sanctions le 29 juin, le putsch a rendu la situation plus négative et les touristes russes rechignent à revenir sur les plages turques. Aujourd’hui, les Russes se rabattent sur la Grèce, Chypre ou la Bulgarie. Selon les données du syndicat turc des entreprises du tour operating (Seto), le nombre de touristes a reculé de 35 % en mai dernier par rapport au même mois de l’année dernière, et de 41 % en juin dernier par rapport à juin 2015.

Le tourisme est l’un des plus importants secteurs de ce pays de 75 millions d’habitants. Employant près de 16 % des salariés en Turquie, il est l’une des principales sources de devises du pays (environ 6 % du PIB dépend du tourisme et de l’industrie du voyage). En 2015, la Turquie a accueilli 36,2 millions de touristes. Elle était ainsi 6e au classement des destinations touristiques mondiales en 2013 et a maintenu cette place jusqu’en 2015. Aujourd’hui, les professionnels du tourisme tirent la sonnette d’alarme après la chute vertigineuse des revenus du tourisme en 2016. Le ministère du Tourisme a fait état de la plus forte baisse d’arrivées en 22 ans. « Les hôtels aussi bien que les commerces et leurs habitants sont touchés par une pénurie de touristes. On a investi près de 80 milliards de dollars dans ce secteur. Si des mesures sérieuses ne sont pas adoptées, l’année 2017 sera pire », a déploré à PressTV.com, Osman Ayik, président de la Fédération des hôteliers turcs.

Profiter de la situation

La Turquie ne fait pourtant pas exception. Victime des conflits et de l’instabilité politique dans la région, le secteur du tourisme de plusieurs pays du Proche-Orient a été également durement affecté. Un rapport publié en mars dernier par le Fonds monétaire arabe estime que les revenus du tourisme et les investissements dans ce secteur dans les pays arabes ont chuté d’environ 44 %. Le Maroc et les Emirats arabes unis ont pu échapper à cette liste noire. Les touristes fuyant la Turquie se dirigent vers d’autres destinations de la région, notamment Israël (lire page 4). D’autres pays essayent également de profiter de la situation. C’est le cas du Liban et de la Jordanie, mais aussi de l’Egypte qui est également entrée dans la course. Des responsables du secteur égyptien du tourisme ont proposé des plans pour mieux exploiter la situation critique en Turquie et attirer un grand nombre de touristes alors que l’Egypte passe par une grave crise économique. Selon Noura Ali, présidente par intérim de la Chambre du tourisme, l’Egypte doit exploiter cette chance et chercher à attirer une partie des touristes qui ont fui la Turquie. « Le ministère du Tourisme a déjà organisé des campagnes de promotion touristique dans plusieurs pays arabes dans ce but », indique-t-elle.

Des experts égyptiens prévoient une hausse de 30 à 50 % des réservations touristiques. « L’Egypte est l’alternative la plus importante à la Turquie sur le plan touristique. C’est normal que l’Egypte profite de la situation et retrouve sa position sur la carte touristique en attirant des touristes des pays du Golfe notamment. Une dizaine d’agences touristiques égyptiennes se sont déjà orientées vers les touristes arabes et non arabes qui fuient la Turquie », explique Adel Zaki, président du comité du tourisme externe à la Chambre du tourisme. Néanmoins, selon Sami Mahmoud, président de l’Organisme de la promotion du tourisme, l’Egypte peut difficilement profiter de la situation turque, « surtout que la Russie suspend toujours ses vols à destination de l’Egypte ». Selon lui, la haute saison du tourisme en Egypte est en hiver, alors que la haute saison en Turquie est l’été. « Les touristes qui renonceront à la Turquie chercheront probablement un pays dont le climat est le même. En revanche, je pense qu’en hiver, nous pourrons attirer une partie de ces touristes », explique-t-il (lire entretien page 5). Le tourisme égyptien est à son plus bas niveau depuis 2011. « L’Egypte est en situation très difficile qui n’est pas propice au tourisme. Après ledit Printemps arabe qui a frappé la région, la Turquie a vécu des années de bonheur. Elle a réussi à attirer les touristes qui fuyaient les pays arabes affectés par les conflits sanglants. Mais pour l’Egypte, il est aujourd’hui difficile de dépenser des millions de dollars pour attirer ces touristes qui cherchent le calme, le confort, la propreté et le luxe », estime Mahmoud Arafat, propriétaire d’une agence touristique. En fait, les touristes visitant la Turquie sont différents de ceux visitant l’Egypte. La première possède une très grande variété de destinations historiques, archéologiques et botaniques ainsi que de très nombreuses stations balnéaires luxueuses le long de la mer Méditerranée et de la mer Egée. « Les destinations de l’Egypte sont aussi très nombreuses, mais moins luxueuses. C’est difficile logiquement pour l’Egypte d’attirer un grand nombre de touristes qui fuient la Turquie », explique Arafat. La transition politique difficile et la situation sécuritaire sont les principales raisons de la chute du nombre des touristes depuis 2011. En 2010, l’Egypte a accueilli 14,7 millions de touristes avec des revenus de 13 milliards de dollars. Une année plus tard, l’Egypte n’a enregistré qu’une fréquentation de 9,8 millions de touristes engendrant 8,8 milliards de dollars.

Une baisse de 30 %

L’activité touristique en général a enregistré une forte baisse et les revenus du secteur ont baissé de près de 30 %. Les années suivantes ont été difficiles aussi pour le secteur. En 2015, le nombre de touristes a chuté de 6 % par rapport à 2014 qui avait accueilli 9,9 millions de touristes. « Les destinations archéologiques et historiques dans des villes comme Louqsor et Assouan sont les plus touchées. Mais aussi les stations balnéaires de la mer Rouge, notamment Charm Al-Cheikh qui possède 52 000 chambres touristiques, dont 5 000 seulement sont occupées. Plus de 30 hôtels de cette dernière station balnéaire ont déjà arrêté ou ont changé de domaine », indique Hani Ismaïl, membre de la Chambre d’hôtellerie. Avant 2011, le secteur égyptien du tourisme représentait plus de 11 % du PIB. Aujourd’hui, le président du comité économique du parlement égyptien, Ali Mosselhi, a affirmé cette semaine, sur la chaîne satellite égyptienne Ten, que les revenus par dollars du secteur du tourisme sont presque à zéro. « Selon le ministère du Tourisme et celui des Finances, le revenu net du secteur touristique est zéro. Parce que même si l’Egypte accueille un certain nombre de touristes, les Egyptiens voyageant à l’étranger dépensent aussi en dollars et le pays ne profite rien », explique-t-il. Selon les chiffres officiels, les revenus du secteur du tourisme ont baissé de 60 % au cours des six premiers mois de 2016 en comparaison avec la même période en 2015. Pour Arafat, même si l’Egypte a réussi à attirer une partie de ces touristes, ce ne sera pas du tourisme de masse. « On a besoin de beaucoup de temps pour faire revenir les touristes et revitaliser le secteur touristique dévasté depuis des années », conclut Mosselhi. Le gouvernement égyptien a déjà annoncé avoir adopté une nouvelle stratégie, afin de faire revenir les touristes dans le pays et développer l’investissement touristique. Des délégations se sont rendues en Allemagne et en Italie dans le cadre de nouvelles campagnes publicitaires pour promouvoir le pays en tant que destination touristique possédant plusieurs atouts non seulement historiques et archéologiques, mais aussi balnéaires. L’Egypte compte également sur le tourisme religieux ou encore le tourisme professionnel, celui des conférences. Elle cherche aussi à attirer les touristes chinois dont le nombre a plus que doublé, de 60 000 en 2014 à 135 000 en 2015. La recette n’est pas magique, mais elle est claire : un dispositif de sécurité renforcé et un accueil chaleureux.

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