Mardi, 18 juin 2024
Dossier > Dossier >

Le pétrole outil de pression

Amira Samir, Lundi, 25 avril 2016

L'Arabie saoudite n'est pas le principal fournisseur de pétrole des Etats-Unis. Cependant, les relations entre les 2 pays restent tributaires de l'or noir.

Le pétrole outil de pression
En 2015, Washington a importé 11 % de son pétrole du Royaume saoudien.

Premier producteur de l’OPEP (Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole), l’Arabie saoudite impose sa politique des vannes ouvertes pour protéger sa part de marché et demeurer la « Banque Centrale » du pétrole mondial. Certains analystes estiment que le Royaume saoudien mène une guerre sans merci sur le marché pétrolier avec les entreprises américaines. Et que c’est l’une des grandes questions du moment, à la fois pour l’Arabie saoudite et les Etats-Unis. « La stratégie de l’Arabie saoudite consiste à affaiblir, voire tuer les grands acteurs de l’industrie pétrolière américaine et rendre plus difficiles les affaires des producteurs de gaz de schiste », explique Ahmad Qandil, directeur du programme des études énergétique au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Selon lui, l’objectif saoudien est de défendre sa part du lion sur le marché du précieux or noir. « Les petites et les moyennes compagnies américaines productrices du gaz de schiste sont déjà fortement touchées par la baisse des prix du pétrole ».En 2015, les Etats-Unis ont importé 9 millions de barils par jour dont 1,06 million en provenance d’Arabie saoudite, soit un peu plus de 11 % de leurs importations.

Par contre, la chute des prix du pétrole a porté aussi ses fruits pour les Américains qui ont très vite progressé dans la production de gaz de schiste. Selon les dernières estimations du département américain de l’énergie (US EIA), la production hebdomadaire est remontée au-delà de 9,2 millions de barils par jour en décembre 2015 et s’y est maintenue tout au long du mois de janvier 2016, après être tombée de 9,6 millions de barils par jour en juin 2015 à 9 millions de barils par jour en septembre de la même année. La résistance des producteurs américains peut être expliquée par certains facteurs, citons d’abord la chute des coûts de production de 40 % en 2015 comme l’explique Alexandre Andlauer, analyste chez AlphaValue, à LesEchos.fr. « Les grandes compagnies se sont concentrées sur les meilleurs puits, ont mis la pression sur leurs fournisseurs et ont amélioré l’efficacité et la productivité de leurs puits. Il y a encore un potentiel, mais limité à 8 % par an sur 2016-2018 », explique Alexandre Andlauer. Selon l’analyste, le seuil de rentabilité du gaz de schiste, estimé l’an dernier à 60-70 dollars le baril, a reculé à 45 dollars. « Les grandes compagnies résistent encore mais elles ne pourront certainement pas continuer de résister si les prix se maintiennent autour de 40 ou 45 dollars le baril », précise Ahmad Qandil. Et d’ajouter : « Les Américains ont réussi à assurer l’autosuffisance et devenir aussi exportateurs de pétrole ».

Emprunter 10 milliards de dollars

Par ailleurs, le Royaume saoudien subit, aujourd’hui, de graves problèmes financiers, et compte s’adresser à des banques internationales, pour la première fois en 15 ans, pour emprunter 10 milliards de dollars. Selon l’agence Bloomberg, durant l’année dernière uniquement, l’Arabie saoudite s’est débarrassée de réserves à hauteur de 100 milliards de dollars, afin de soutenir la devise nationale et couvrir son énorme déficit budgétaire de 98 milliards de dollars, le plus important depuis 25 ans. « Outre la baisse des prix du pétrole, les guerres au Yémen et en Syrie continuent à coûter chaque jour davantage au Trésor saoudien », indique Fouad Abou-Steit, professeur d’économie à l’Université de Hélouan, qui mentionne une autre lecture de la politique saoudienne de la chute des cours du pétrole en disant qu’elle semblait être dictée par les Américains. « En effet, les deux pays oeuvrent de concert pour appauvrir la Russie qui dépend de la vente de son pétrole et de son gaz comme principales sources de revenus. Le Royaume saoudien ne peut pas, à l’heure actuelle, utiliser le pétrole comme arme, et les circonstances actuelles n’exigent pas une guerre d’un tel genre », estime Abou-Steit. Qandil croit pourtant que l’Arabie saoudite utilise le pétrole plus comme une arme économique que politique pour défendre sa part de marché. « Cette guerre économique est différente de celle de l’année 1973, lorsque le Royaume a répondu à l’initiative de l’OPEP qui a imposé un embargo pétrolier sur les Etats-Unis ainsi qu’une augmentation des prix jusqu’à 70 % pour les pays occidentaux, en réponse à leur aide massive à Israël durant la Guerre du 6 Octobre. Le temps et les circonstances des deux guerres sont tout à fait différents », reprend Qandil.Les relations pétrolières américano-saoudiennes datent du début des années 1930, lorsque le roi saoudien attribua une concession de forage à la compagnie américaine Standard Oil Company of California (future ARAMCO) qui est tombée, à l’époque, sur plusieurs puits de pétrole brut. Et depuis la signature du Pacte de Quincy en février 1945, les Américains se voyaient assurer un accès privilégié au pétrole saoudien en échange d’une protection militaire en cas de besoin.Cette relation historique bilatérale n’est pas prête à s’interrompre, au moins à l’heure actuelle, tant que le premier garantit des privilèges économiques et que le second garde sa part du lion sur le marché mondial en plus d’une sécurité militaire.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique