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Boutros Boutros-Ghali: un fervent acteur de la paix

Hana Afifi, Jeudi, 25 février 2016

Francophile, diplomate, premier secrétaire général de l’Onu arabe, professeur, défenseur de la paix ... Boutros Boutros-Ghali a mené une carrière riche. Retour sur la vie d'un homme longtemps proche des dirigeants du monde.

Un fervent acteur de la paix
(Photo : AFP)

Si Hassanein Heykal était le « professeur » pour le monde de la presse, Boutros Boutros-Ghali était lui « le professeur » en Afrique, où il enseignait aux leaders et hauts responsables du continent en tant que professeur visiteur à la Sorbonne. Né au Caire en 1922, le 6e secrétaire général de l’Onu a fondé avec Heykal le magazine Al-Siyassa Al-Dawliya (politique internationale), une des publications du groupe de presse Al-Ahram. Elevé dans une famille politisée avec un grand-père, qui était premier ministre et un père ministre des Finances, il passe d’une carrière académique à la politique. Ministre d’Etat aux Affaires étrangères d’Al-Sadate, puis de Moubarak, il passe 14 ans à ce poste puis accède au poste de secrétaire général de l’Onu avant de prendre la tête de l’Organisation de la Francophonie et de terminer comme président du Conseil national égyptien des droits de l’homme.

Simple avec grandeur

« Boutros Boutros-Ghali », lit-on le long du mur de la salle de conférence de l’Ecole Oasis Internationale, une école française au Caire, avec une grande photo imprimée de lui et une biographie. Le 15 juin 2009, Boutros Boutros-Ghali accède au bâtiment et s’installe sur une table de réunion et autour de lui les élèves pour une simulation du modèle du Conseil de sécurité des Nations-Unies. « Simple mais avec grandeur », ainsi le décrit l’ambassadeur Rakha Ahmad Hassan, ancien ministre adjoint des Affaires étrangères. Issu de la bourgeoisie égyptienne, dans une famille copte, Ghali était un homme d’initiatives, et dont la grandeur cachait de l’humour et du sarcasme égyptien. Le 6e secrétaire général de l’Onu avait mené ses études de doctorat entre 1947 et 1949 sur cette organisation internationale et comment elle a été formée, plus de quarante ans avant de devenir son secrétaire général en 1992, une année après la chute du mur de Berlin et la fin de l’Union soviétique et de la Guerre froide. L’ambassadeur Hussein Haridi, ancien ministre adjoint des Affaires étrangères, estime que Ghali a pris ses fonctions à l’Onu à un moment critique sur la scène internationale. « Ghali a réussi dans une grande mesure à activer le rôle de l’Onu », dit Haridi. C’était au moment de la division de la Bosnie-Herzégovine, l’éclatement de la Yougoslavie, les massacres au Rwanda. Boutros-Ghali était pour l’intervention au Rwanda en 1994 lorsque 500 000 hutu et tutsi ont été massacrés. Mais ce massacre était « son plus grand échec à l’Onu », disait-il en 2005 lors d’un entretien avec l’agence Associated Press, ajoutant que les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne et la Belgique ont imposé des conditions impossibles pour l’intervention. Et les Etats-Unis ont bloqué sa réélection au poste de secrétaire général en 1996. « Ce qui m’a coûté ma réélection, c’est que j’ai voulu être trop indépendant. Pour moi, le secrétaire général doit servir les Etats, mais de temps en temps, il doit agir comme un général. Or, les Américains voulaient un secrétaire mais ne voulait pas de général », disait-il en 2004. Il avait aussi publié un rapport sur le massacre par Israël des réfugiés palestiniens en avril 1996 dans le village libanais de Qana où des citoyens ont été bombardés dans un camp de Casques bleus de l’Onu. C’était l’apogée des heurts avec les Etats-Unis qui ne voulaient plus apparemment de lui. Mais la discorde avec les Américains sur la Somalie et la Bosnie s’était installée bien avant. Les Américains avaient mené, selon lui, une campagne contre lui orchestrée par Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’Etat américaine. Dans son livre Unvanquished : A US-UN Saga (Invaincu : une saga EU-Onu) publié en 1999 et Mes années à la Maison de verre dans sa version française, il a écrit qu’il a « faussement supposé que les grandes puissances, surtout les Etats-Unis, avaient formé leurs représentants à la diplomatie et qu’ils avaient accepté ses valeurs. Mais l’empire romain n’avait pas besoin de diplomatie. Ni les Etats-Unis ». Boutros-Ghali était favorable aux solutions de paix et à la diplomatie préventive. « Le terrorisme international a besoin d’une guerre […] la guerre est un moyen, un terreau, qui leur permet de faire des exercices, de s’infiltrer, d’obtenir des armes », disait-il. « Un agenda pour la paix » était un rapport proposé par Ghali, sur la façon dont l’Onu pourrait agir et prévenir les conflits.

La paix comme carrière

Un fervent acteur de la paix
Avec Sadate et le ministre israélien de la Défense, Moshé Dayan, à Jérusalem en 1977. (Photo : AFP)

Ghali était l’un des principaux négociateurs du traité de paix entre l’Egypte et Israël. Nommé par le président Al-Sadate en 1977 comme ministre d’Etat chargé des Affaires étrangères, il participe à la rédaction du discours d’Al-Sadate à la Knesset et l’accompagne lors de sa visite à Jérusalem le 19 novembre 1977. Il contribue aux négociations de Camp David qui ont mené aux accords de paix en septembre 1978 et ensuite au traité de paix entre l’Egypte et Israël en mars 1979. Ce qui fait de lui une personnalité controversée, étant donné que la paix avec Israël était au centre d’une polémique et qu’il avait milité pour la reconnaissance d’Israël et son intégration dans la région. Il était le négociateur judicieux par excellence, du moins par sa formation en tant qu’ancien professeur de droit international et de relations internationales à l’Université du Caire. Au ministère des Affaires étrangères, il était chargé des dossiers de l’Asie, de l’Amérique latine, du groupe des non-alignés et surtout de l’Afrique. « C’était un homme d’initiatives, qui ne tardait pas à envoyer des émissaires dans le continent noir », dit l’ambassadeur Ahmad Hassan. Il a également créé le Fonds égyptien pour la coopération technique avec l’Afrique en 1980, pour soutenir le développement économique des pays africains. Hassan raconte qu’il s’arrangeait toujours pour prononcer un discours dans un centre de recherche du pays qu’il visitait, pour ajouter une dimension académique à sa visite. Mais le diplomate était surtout préoccupé par les questions africaines. « Boutros-Ghali pensait qu’il fallait que l’Afrique occupe une place plus importante dans la politique étrangère de l’Egypte », dit Haridi. Il a formé aussi le groupe Endogo (fraternité en swahili), pour les pays du bassin du Nil et a supervisé la rédaction des « livres blancs » par le ministère des Affaires étrangères, qui traitent de l’expérience égyptienne dans des questions comme l’eau du Nil et la Palestine. Peut-être que ses jeunes années à Paris et sa passion pour la langue française ont contribué à cet intérêt qu’il avait pour l’Afrique. Cette francophilie a été couronnée par son poste de secrétaire général de la Francophonie à Paris, un poste auquel il a ajouté une dimension politique. « Faire connaître la francophonie aux non-francophones était ma mission », disait-il. Avec une brillante carrière internationale, il se mêlait pourtant peu de politique interne en Egypte. Dans l'une des rares interviews, il affirmait dans la revue Jeune Afrique en octobre 2015, avoir confiance en Sissi. « Il nous faudra une période de deux ou trois ans pour stabiliser le pays (...) Sissi a sauvé l’Egypte. (...) L’opposition n’existe pas », disait-il. Même s’il n’apparaissait presque jamais lors de ses réunions, il était membre du Parti national démocrate de Moubarak et avait été nommé par l’ancien président député au parlement en 1987.

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