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L’ultime front sunnite

Aliaa Al-Korachi, Mercredi, 13 janvier 2016

L’Arabie saoudite oeuvre à former un front sunnite élargi pour contrarier la montée en puissance de Téhéran.

L’ultime front sunnite
Les tanks saoudiens stationnent tout le long de ses frontières avec le Yémen. (Photo : Reuters)

« Une coalition arabe » pour restaurer la légitimité au Yémen, « Une coalition islamique militaire » pour combattre le terrorisme ... Au-delà des appellations de ces alliances dirigées par l’Arabie saoudite, le caractère sectaire n’est pas imperceptible. Ces alliances regroupent des pays exclusivement sunnites, et auxquelles ne sont pas invités des pays, comme l’Iran et l’Iraq, ce dernier ayant passé dans l’orbite chiite depuis la chute de Saddam Hussein.

Selon les analystes, l’ultime objectif desdits fronts qui dépassent les frontières du Conseil de coopération des pays du Golfe ou encore de la Ligue arabe, en essayant de regrouper des grandes puissances régionales, comme la Turquie et le Pakistan, et des pays africains, est de former un rempart face aux ambitions grandissantes de Téhéran dans la région.

Sameh Rached, expert des affaires arabes, explique que « l’Arabie saoudite a toujours eu tendance à renforcer ses liens avec les pays sunnites de la région ». Il note que la politique étrangère du Royaume était plutôt basée sur la coopération, avant de passer à la « dissuasion ». Cette politique interventionniste s’est renforcée, d’après l’analyste, après l’accession au pouvoir de l’Arabie du roi Salman Bin Abdel-Aziz, qui s’est entouré de jeunes responsables.

Plusieurs causes sont derrière ce changement, ajoute le politologue : « D’abord, faire face à l’influence ascendante de l’Iran, qui prend souvent une forme militaire, dans quatre pays arabes, et que les monarchies du Golfe perçoivent comme une menace. L’Iran est présent à travers les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban, les milices chiites en Iraq et les combattants des Gardiens de la révolution, qui combattent aux côtés du régime en Syrie ». L’entrée de la Russie en septembre dernier sur la scène a changé l’équation militaire en faveur de Téhéran. Une coordination entre la Russie, l’Iran, l’Iraq et le régime syrien s’est formée pour lutter contre le terrorisme. Parallèlement, les Etats-Unis, principal allié et garant de la sécurité de l’Arabie saoudite, semblent se désengager. « La passivité de Washington vis-à-vis des agissements iraniens en Iraq, en Syrie et au Yémen, et finalement la signature de l’accord nucléaire entre l’Iran et les grandes puissances, ont été mal vues par les monarchies du Golfe ». Celles-ci auraient donc décidé de prendre leur sort en main. « L’ultime objectif stratégique de l’opération militaire au Yémen a été d’affaiblir l’influence régionale de Téhéran en contrariant la montée au pouvoir des Houthis au Yémen, sans entrer dans une confrontation directe avec l’Iran », explique Mohamad Abbas, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Toutefois, dans cette alliance « arabe » formée de 10 pays, seules les forces saoudiennes et émiraties mènent les combats. « Les intérêts de chaque pays ont décidé du degré de sa participation dans cette coalition », dit Abbas. Sans réaliser tous ses objectifs militaires au Yémen, l’Arabie saoudite dont les frontières sont menacées plus que jamais par les Houthis, a annoncé à la mi-décembre dernier la formation d’une « coalition militaire islamique contre le terrorisme », rassemblant 34 Etats du Moyen-Orient et d’Afrique, toujours sans aucune composante chiite. Adel Al-Gobeir, ministre saoudien des Affaires étrangères, a déclaré que « cette coalition islamique n’est ni sunnite, ni chiite, et vise seulement à combattre le terrorisme ». L’analyste Sameh Rached estime pourtant que cette alliance risque de ne pas devenir opérationnelle, pour plusieurs raisons. D’une part, « l’ennemi » à combattre n’est pas clairement défini, et d’autre part, beaucoup d’interrogations autour de cette alliance restent sans réponse, notamment celles relatives à son objectif militaire et à la nature de la contribution demandée à chaque pays. « La seule information dévoilée c’est que Riyad en est le centre de commandement et de coordination », souligne Rached.

Message d’intimidation

Pourtant, pour l’expert, toute alliance militaire sunnite digne de ce nom exige la participation des trois piliers que sont l’Egypte, l’Arabie saoudite et la Turquie. D’autres pays de la coalition annoncée par l’Arabie saoudite ont même exprimé leur surprise de figurer sur la liste sans que leur réponse définitive soit donnée. Il s’agit notamment du Pakistan dont le parlement a déjà rejeté la participation militaire au Yémen. Ce qui laisse croire que la coalition des 34 pays, qui n’existe jusqu’à présent que sur papier, n’est qu’un message d’intimidation à l’intention de Téhéran et de ses alliés régionaux. Selon Abbas, les contradictions et les divergences qui existent entre certains pays au sein de cette coalition mettent en cause toute coordination militaire entre eux. Le politologue revient ici sur l’exemple de l’Egypte et la Turquie. « Ces deux axes principaux dans le front espéré par Riyad, qui ont confirmé leur intention de devenir membres de cette alliance, sont en pleine discorde, ce qui rend plus complexe la formation d’un front sunnite cohérent », estime Rached. La Turquie insiste sur le fait d'accueillir les membres des Frères musulmans, et de fournir un soutien économique, politique et médiatique à leurs activités contre l’Etat égyptien. En fait, depuis l’annonce surprise de la formation de cette alliance, les médias, notamment saoudiens, ne cessent de parler d’une possible médiation parrainée par Riyad pour concilier ces deux pays, en se basant sur les visites successives de responsables turcs et égyptiens en Arabie saoudite. Ce que les sources officielles de ces deux pays ont rejeté estimant qu’il s’agit seulement d’une coïncidence. Dans l’avion à destination de l’Arabie saoudite, Sameh Choukri, ministre égyptien des Affaires étrangères, a ainsi déclaré qu’il n’y avait pas de médiation saoudienne entre l’Egypte et la Turquie. Selon Rached, « l’existence de ces deux pays dans l’alliance a eu lieu sur décision unilatérale et ne signifie nullement qu’il y aurait une coordination bilatérale de Riyad entre Le Caire et Ankara ». Pourtant, pour l’expert, on voit mal comment une alliance militaire sunnite pourrait voir le jour dans la région sans la présence de l’Egypte, de l’Arabie saoudite et de la Turquie.

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