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Arabie saoudite - Iran : Un jeu à somme nulle

Heba Zaghloul, Mercredi, 13 janvier 2016

Les relations entre l'Arabie saoudite et l'Iran tournent désormais au conflit ouvert. Une rivalité en apparence confessionnelle, mais qui relève plutôt d'une dimension politique et géopolitique, avec des répercussions sur le reste de la région. Un bras de fer entre Riyad et Téhéran où personne ne risque d'être gagnant.

Arabie saoudite - Iran
Attaque de l'ambassade saoudienne en Iran.

Tous les éléments ont été réunis la semaine dernière pour un nouvel épisode de la rivalité entre Téhéran et Riyad. A commencer par l’exécution le 2 janvier par l’Arabie saoudite de Nimr Al-Nimr, dignitaire religieux, figure de proue de l’opposition saoudienne chiite, suivie par une attaque de l’ambassade saoudienne par des manifestants iraniens, la rupture par Riyad des relations diplomatiques et économiques avec l’Iran, et pour finir le bombardement de l’ambassade iranienne au Yémen. La tension est donc au plus haut entre ces deux puissances régionales. Et c’est toute la région du Moyen-Orient qui risque d’en payer les frais. Car dans ces deux crises, l’Arabie saoudite et l’Iran mènent une guerre par procuration, en soutenant sur le terrain les parties de leur confession. Plus que jamais la perspective d’un règlement politique semble s’éloigner autant dans le dossier syrien que celui du Yémen. Le 26 janvier prochain devraient se tenir a Genève des négociations entre opposants syriens et le gouvernement de Damas. Et c’est l’Arabie saoudite qui avait pour mission de constituer la délégation d’opposants syriens qui se rendra aux négociations. Téhéran sera également au rendez-vous, et il y a peu de chances que ces négociations s’avèrent fructueuses vu la rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

Un conflit à travers lequel semblent s’affronter les deux principales branches de l’islam, sunnite et chiite. Or, bien que la différence de doctrine entre ces courants religieux soit bien réelle, il n’en demeure pas moins que le réduire à un affrontement confessionnel serait simpliste et ignorerait sa dimension politique, géopolitique et économique. L’Arabie saoudite, il est vrai, se voit en tant qu’Etat défenseur de l’islam sunnite, et accuse l’Iran, l’Etat chiite le plus important, de vouloir exporter sa révolution islamique au-delà de ses frontières. Un objectif que l’ayatollah Khomeiny s’était effectivement fixé après le renversement du régime du chah en 1979 et qui, depuis, a engendré la méfiance des pays du Golfe, ayant des minorités chiites. Mais pour chaque partie, la priorité a toujours été de limiter l’influence de l’autre et d’étendre ses propres zones d’influence dans la région. « Le fait de se concentrer sur la dimension religieuse du conflit induit en erreur, car elle diminue l’importance des conflits d’intérêts qui existent entre les deux pays et l’importance du rôle que ces pays aimeraient jouer dans la région et dans le Golfe », estime Imane Ragab, experte du Moyen-Orient au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

Susciter les inquiétudes

Dans le contexte d’une telle rivalité, la récente signature de l’accord sur le nucléaire par l’Iran et les Etats-Unis, ainsi que l’éventuel allégement des sanctions à l’encontre de Téhéran ne peuvent que susciter les inquiétudes des pays du Golfe. Du point de vue iranien, l’exécution d’Al-Nimr est une provocation délibérée par l’Arabie saoudite qui tenterait justement d’arrêter ce retour en force de l’Iran sur la scène internationale. Mais pour l’Arabie saoudite, la réalité est tout autre : Al-Nimr a été exécuté parmi 47 autres « terroristes ». D’autant plus qu’il s’agit là d’un ressortissant saoudien, et les critiques iraniennes seraient donc une ingérence dans les affaires saoudiennes. Et c’est précisément ce que l’Arabie saoudite a toujours reproché au régime iranien, à savoir ses interventions constantes dans les pays arabes.

Le résultat est qu’au fil des années, les deux parties se sont livrées à une véritable guerre froide. « Il y a des lignes rouges que l’Arabie saoudite et l’Iran se sont fixées. Historiquement, il n’y a jamais eu d’affrontement militaire direct entre les deux parties, mais Il y a toujours eu une partie tierce entre les deux, comme le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Mais l’escalade a toujours été diplomatique », ajoute Ragab. Ainsi, au Yémen, l’Arabie saoudite a constitué une coalition militaire régionale pour soutenir le régime yéménite renversé par les Houthis, faction chiite soutenue par l’Iran.

Le cas également de Bahreïn où des manifestations chiites en 2011 ont été réprimées avec l’aide de l’armée saoudienne. Là encore, l’Iran est montré du doigt par l’Arabie saoudite comme instigateur de ces protestations. Mais l’Iraq reste le pays qui subit la plus grande influence iranienne et ce, suite à l’invasion américaine de 2003. Le vide politique qui a suivi a permis la montée en force des chiites et leur accès au pouvoir. « L’Iran reste un acteur incontournable en Iraq même si l’influence iranienne est moins importante au sein du gouvernement iraqien actuel du président Haider Al-Abadi qu’au sein du gouvernement précédent de Nouri Al-Maliki », explique Chérine Chamseddine, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire. « Elle est certainement omniprésente sur le plan militaire, car la section la plus influente d’Al-Hachd Al-Chaabi (milices qui combattent Daech avec les forces de sécurité iraqiennes) est commandée, entraînée et ravitaillée par l’Iran », ajoute-t-elle.

Divertir l’attention

Une implication qui contribue aux inquiétudes des monarchies du Golfe vis-à-vis de l’Iran. Ainsi, lorsque le conflit syrien a éclaté en 2011, l’Arabie saoudite s’est empressée de soutenir l’opposition syrienne, même radicale, pour faire face au régime alaouite de Bachar Al-Assad, soutenu par le Hezbollah et l’Iran. Et dans le but de former un front sunnite, elle a appelé à former une coalition antiterroriste. Tout pour éviter que le régime de Damas survive et que la Syrie devienne une nouvelle zone d’influence pour l’Iran.

Les craintes de Riyad sont-elles fondées ? L’Iran représente-t-il une menace pour les pays du Golfe ? « L’Arabie saoudite surenchérit la menace iranienne en accusant tout opposant politique chiite d’être un agent de l’Iran », estime Chamseddine. Selon elle, la carte confessionnelle est utilisée dans le but de divertir l’attention des problèmes internes politiques et économiques, notamment « la baisse du prix du pétrole et le déficit budgétaire » auxquels le pays fait face. Mais pour Imane Ragab, l’Arabie saoudite subit de véritables pressions de la part de la minorité chiite à l’Est du pays. Il est vrai que l’Iran ne tente plus d’exporter sa révolution au sens propre du terme comme au temps de Khomeiny, mais il continue à étendre son influence en soutenant les minorités chiites des pays de la région. « L’Iran a changé de stratégie. Il ne cherche plus à faire chuter les régimes (des pays voisins), mais plutôt à soutenir l’opposition chiite pour qu’elle puisse participer au pouvoir dans les pays en question », ajoute Imane Ragab. Et en intensifiant ses investissements dans les pays voisins, il renforce ses positions économiques et politiques dans la région. Raison pour laquelle, mis à part Bahreïn, qui a fermé son ambassade à Téhéran, des pays du Golfe comme les Emirats, le Koweït ou le Qatar, qui ont également soutenu l’Arabie saoudite contre l’Iran, ne sont pas allés jusqu’à rompre les relations diplomatiques, mais se sont contentés de diminuer leur représentation ou de convoquer leurs ambassadeurs. « Car ils ont d’importants investissements iraniens dans leurs pays », explique-t-elle. Il n’était donc pas question pour eux de mettre fin à leurs relations économiques avec l’Iran, à l’instar de l’Arabie saoudite. Reste que cette montée de la tension ne fait qu’alimenter, voire multiplier de nouvelles crises régionales. Les pertes financières et humaines continuent donc à s’alourdir dans une rivalité où aucun des protagonistes ne pourra en sortir vainqueur.

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