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Moustapha Kamel Al-Sayed: « Les islamistes ne réussiront pas à instaurer des changements radicaux dans les sociétés arabes »

Propos recueillis par Mavie Maher, Mardi, 08 janvier 2013

Le politologue Moustapha Kamel Al-Sayed dresse un bilan de l’islam politique porté au pouvoir en Tunisie et en Egypte. Il mise sur un échec des courants islamiques à moyen terme.

Al-Ahram Hebdo : Comment expliquezvous la montée de l’islam politique dans les pays du Printemps arabe ?

Moustapha Kamel Al-Sayed : Plusieurs facteurs expliquent la montée au pouvoir des islamistes à la suite de la chute des systèmes autoritaires, après les révolutions arabes. Les islamistes avaient au moment des révolutions le plus de capacités d’exploiter l’opportunité qui se présentait pour prendre le pouvoir, que ce soit en Egypte ou en Tunisie. Ils ont très bien utilisé le discours islamiste qui a une grande influence sur les peuples arabes, qui sont en majorité musulmans. Ils avaient aussi la possibilité d’utiliser les mosquées pour répandre leurs idées, loin de toute surveillance. Toujours à travers les mosquées, ils ont pu fournir des services d’éducation ou de santé à un moment où l’Etat en était incapable. Ils ont pu trouver un soutien fort auprès des couches moyennes et pauvres, ainsi que quelques nouveaux riches de provinces. Ces groupes islamistes ont prouvé leur compétence lors des phases électorales, contrairement aux forces libérales qui, elles, ont prouvé leur grande faiblesse.

— Ne pensez-vous pas qu’il soit encore trop tôt pour juger du succès ou de l’échec de l’islam politique ?

— Je ne crois pas. Il n’est pas trop tôt pour juger l’expérience des islamistes actuellement au pouvoir, car leurs orientations ont toujours été les mêmes et ne changeront pas avec le temps. Ils dépendent uniquement des membres de leurs mouvements ou partis et n’entendent personne qui soit extérieur à leurs formations. Ils sont incapables de gérer les affaires publiques, mais insistent à réaliser leur projet « islamique » qu’ils réduisent en des comportements vestimentaires, entre autres. De plus, ils sont aussi prêts à renoncer à leurs principes pour rester au pouvoir. Bref, on peut dire que les islamistes n’ont, jusque-là, fait preuve que de comportements négatifs depuis leur accession au pouvoir.

— Comment évaluez-vous les expériences des partis Liberté et justice en Egypte et celui d’Ennahda en Tunisie ?

— En Egypte, les Frères musulmans ne tiennent pas leurs promesses avec l’opposition. Sur le plan extérieur, on ne voit pas de différence entre les Frères musulmans et le régime déchu. Pour l’un comme pour l’autre, c’est surtout la relation avec les Etats-Unis et Israël qui vient en premier lieu. Quant au dossier palestinien, les seules différences résident dans le fait que les islamistes sont plutôt des pro-Hamas, alors que l’ex-régime était en faveur du Fatah.
En Tunisie, la situation diffère un peu. Le parti Ennahda est plus ouvert et se montre prêt à travailler avec l’opposition, et surtout à accepter l’Autre. De plus, l’opinion publique en Tunisie refuse jusque-là d’accepter l’application de la charia, ce qui a incité Ennahda à renoncer, pour le moment, à quelques revendications. Mais il s’agit uniquement d’une tratégie jusqu’à ce que la société soit prête à accepter une application de la charia.

— En Libye, les islamistes ne sont pas parvenus à prendre le pouvoir …

— Le cas de la Libye est différent. Les islamistes ne sont pas arrivés au pouvoir, tout simplement parce qu’il s’agit d’une société tribale. La force de l’appartenance aux tribus et les sentiments nationaux ont empêché les courants de l’islam politique d’atteindre le pouvoir. De plus, Kadhafi n’avait jamais permis aux islamistes de se renforcer.

— A quel point la présence des islamistes au pouvoir peut-elle changer la vie quotidienne des citoyens arabes ?

— Je ne crois pas que les islamistes puissent réussir à instaurer des changements radicaux dans les sociétés arabes. Il y a une majorité qui ne les accepte pas. Pour le moment, ils dépendent de leur capacité à remporter les élections. Mais leur échec à encourager le développement économique se traduira en une défaite aux élections. De plus, les peuples arabes n’accepteront pas les changements que les islamistes voudront faire. La force de la société est beaucoup plus grande que celle des mouvements de l’islam politique.

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