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La guerre des hypothèses

Ola Hamdi, Mardi, 10 novembre 2015

Le crash de l'Airbus russe la semaine dernière dans le Sinaï se politise. Tandis que les Occidentaux privilégient la thèse d’un attentat, l’Egypte insiste sur l’absence de preuves et accuse ces derniers de préempter l’enquête.

La guerre des hypothèses
(Photos : AP)

Tandis qu’aucune conclusion définitive n’a été atteinte dans l’enquête sur le crash de l’avion russe la semaine dernière dans le Sinaï, des enquêteurs occidentaux évoquent désormais la thèse d’un attentat. « L’analyse des deux boîtes noires de l’Airbus A321 et les relevés effectués sur les lieux du crash permettent de privilégier fortement l’hypothèse d’un attentat à la bombe. Le décryptage de l’enregistreur des données de vol et de l’enregistreur des voix dans le cockpit indiquent que tout était normal, aussi bien au niveau des instruments que des conversations, jusqu’à la 24e minute de vol, quand les deux moteurs ont brutalement cessé de fonctionner, un comportement symptomatique d’une très soudaine dépressurisation explosive », a indiqué cette source occidentale qui a requis l’anonymat, ajoutant que « l’hypothèse d’une explosion avec pour origine une défaillance technique, un incendie ou autre, apparaît hautement improbable parce que les enregistreurs auraient sûrement signalé quelque chose avant la rupture ».

L’Airbus, appartenant à la compagnie russe Metrojet, s’était abîmé la semaine dernière dans le Sinaï, quelques minutes après son décollage, avec 224 passagers et membres d’équipage. Les enquêteurs ont exclu la piste d’un missile tiré depuis le sol. En effet, l’organisation de l’Etat Islamique (EI) ne dispose pas d’armement permettant d’abattre un vol à plus de 8 000 mètres d’altitude. Mais l’hypothèse d’une bombe placée à bord est fortement privilégiée par les Occidentaux. L’EI avait publié le 3 novembre une nouvelle vidéo dans laquelle il revendique le crash. Deux jours après celui-ci, des sources américaines affirmaient qu’un satellite des Etats-Unis avait détecté « un flash de chaleur de source inconnue » juste avant le crash. Et selon le journal britannique The Times, des agents de renseignement britannique et américain ont détecté des conversations qui laissent à penser qu’une bombe aurait pu être placée dans l’appareil. Outre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, la Russie, qui avait dans un premier temps minimisé la piste d’un acte terroriste avancé par Londres et Washington, a estimé possible qu’un attentat soit à l’origine du crash. « La probabilité d’un acte terroriste demeure naturellement », a déclaré lundi au journal Rossiïskaïa Gazeta le premier ministre russe, Dmitri Medvedev.

Le crash qui s’est produit le 31 octobre risque d’avoir des répercussions graves sur le secteur du tourisme en Egypte, déjà affecté par des années d’instabilité politique depuis la révolution du 25 janvier 2011. A la station balnéaire de Charm Al-Cheikh, d’où l’avion avait décollé, des centaines de vacanciers russes et britanniques, pour la plupart, attendent à être rapatriés à bord d’avions que Moscou et Londres ont envoyés à vide (voir page 5).

Moscou a annoncé lundi que 25 000 de ses ressortissants avaient déjà été rapatriés, sur les 80 000 touristes russes recensés à Charm Al-Cheikh et dans les stations balnéaires de la mer Rouge après le crash de l’avion. De son côté, Londres a assuré avoir déjà fait revenir 5 000 des quelque 20 000 touristes britanniques présents au bord de la mer Rouge après le drame.

L’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Irlande ou les Pays-Bas ont suspendu leurs vols au départ et en provenance de Charm Al-Cheikh.

Du côté égyptien, les responsables rejettent pour l’instant la piste de l’attentat. « Tout commentaire sur le crash serait prématuré et basé sur aucun fait concret », a déclaré le président Abdel-Fattah Al-Sissi. « Voyez le crash la Pan American à Lockerbie, en 1988, qui a fait 270 morts. Cela a pris des années avant de trouver la vérité. Nous ne pouvons pas simplement tirer des conclusions hâtives », a insisté le chef de l’Etat. Lors d’une conférence de presse, samedi au Caire, le chef de l’équipe d’enquêteurs, Ayman Al-Moqaddem, avait affirmé qu’aucune conclusion n’avait encore émergé quant à l’origine de la dislocation de l’appareil survenue après 24 minutes de vol.

Le Caire estime en effet que les Occidentaux ont « préempté les résultats de l’enquête ». « Si la Grande-Bretagne a des informations sur les causes de l’accident, qu’elle les transmette directement à la commission d’enquête, au lieu de les publier dans les médias sans preuve. C’est un acte non professionnel », affirme le ministre égyptien de l’Aviation civile, Hossam Kamal.

Décision exagérée

Beaucoup de touristes ont refusé de partir avant la fin de leur séjour.
Beaucoup de touristes ont refusé de partir avant la fin de leur séjour. (Photos : Reuters)

Attentat terroriste ou défaillance technique ? Le crash de l’Airbus A321 de la compagnie Metrojet se politise. « Nous ne comprenons pas pourquoi les pays occidentaux insistent à préempter l’enquête », affirme à Al-Ahram Hebdo une source proche de l’enquête. Et d’ajouter : « Les accidents d’avions se produisent dans tous les pays du monde. La décision des pays occidentaux de suspendre les vols et d’évacuer les touristes est exagérée. Pendant les attaques terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis, la plus grande catastrophe aérienne de tous les temps, les aéroports n’ont été fermés qu’un seul jour ». La source avance d’autres exemples : « Dans le crash de la Panam en 1988, l’enquête a duré des années et on n’a pas expulsé les ressortissants du pays où la bombe a été posée. Plus récemment, en mars dernier, il y a eu un drame en Tunisie lorsque le musée du Bardo a été attaqué faisant 19 morts, dont 17 touristes. Mais là aussi, il n’y a pas eu de recommandations formelles des pays occidentaux de ne pas se rendre en Tunisie, mais juste des appels à la prudence », souligne la source anonyme.

Le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri, a de même rejeté cette semaine l’hypothèse d’une défaillance sécuritaire qui serait à l’origine du crash de l’Airbus de la compagnie Metrojet affirmant que les pays occidentaux ont surréagi à l’incident. Le politologue Hassan Nafea appuie cette approche. « Il est certain que les pays occidentaux ont réagi de manière exagérée au crash de l’avion », affirme Nafea. Selon lui, quelles que soient les causes du crash, la réaction des pays occidentaux est à mettre sur le compte de plusieurs facteurs. « Il y a notamment le bras de fer politique entre les Occidentaux et la Russie en Syrie. C’est en quelque sorte un moyen de dire aux Russes vous avez commis une erreur en Syrie, et maintenant vous en payez le prix », analyse Nafea. « L’attitude des pays occidentaux reflète aussi un certain manque de confiance en l’Egypte. On ne doit pas oublier l’incident des touristes mexicains tués accidentellement dans le Désert occidental. La question de l’avion est très sensible, et l’Etat doit la traiter avec la plus grande transparence », affirme Nafea. Selon lui, l’Egypte n’a pas réagi de la meilleure manière face à la crise. « La diplomatie égyptienne n’a pas rétorqué aux critiques occidentales de manière adéquate en affirmant qu’il est trop tôt pour déterminer les raisons du crash », conclut le politologue.

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