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Rami Mohsen : Il n’y aura pas de majorité au sein du prochain parlement

Chaïmaa Abdel-Hamid, Lundi, 12 octobre 2015

Directeur du centre national des recherches et des consultations parlementaires, Rami Mohsen estime qu’en l’absence du courant islamiste, les législatives de 2015 marqueront le retour des symboles de l’ancien régime, et scelleront le sort des partis marginaux.

Rami Mohsen
Rami Mohsen, Directeur du centre national des recherches et des consultations parlementaires

Al-Ahram Hebdo : A quelques jours des élections législa­tives, comment vous-voyez le paysage poli­tique ? Et quel est, selon vous, l’enjeu de ces élec­tions ?

Rami Mohsen : Le paysage politique est très fragmenté. Il faut savoir que nous avons en Egypte 101 partis politiques, fondés pour la plupart dans la foulée de la révolution du 25 janvier. La grande majorité de ces partis ne possède ni expé­rience, ni bases populaires, ni sources de financement et n’ont, à vrai dire, aucun poids dans la rue. Seule une poignée de partis décrocheront des sièges au futur parlement. Je pense que ces élections scelle­ront le sort des partis margi­naux qui disparaîtront défini­tivement de la scène politique. Le paysage cette fois-ci est tota­lement différent de celui de 2012, qui était marqué par l’ef­fervescence révolutionnaire. Aujourd’hui, les choses ont beaucoup changé. Les islamistes ne font plus vraiment partie de l’équation électorale. Je dirais même que l’électeur de 2015 est différent de celui de 2012. Il a plus de conscience politique. Enfin, la Haute commission électorale, qui supervise le scru­tin, est également plus expéri­mentée, ce qui promet un scrutin mieux organisé que les précé­dents. Ces élections ont une cer­taine importance pour le régime politique. Elles représentent la troisième et dernière phase de la feuille de route (ndlr. élaborée après l’éviction de l’ex-prési­dent Mohamad Morsi) et sont censées mettre fin au vide légis­latif, qui sévit en Egypte depuis quelque temps, et par consé­quent conférer au régime poli­tique une plus grande stabilité.

— Justement, comment pré­voyez-vous les relations entre le prochain parlement et le président de la République ?

— Le prochain parlement ne comptera pas de parti majori­taire. Ce sont les indépendants sans étiquette politique qui for­meront la majorité. On peut dire qu’il y aura plutôt une coalition majoritaire qui sera formée à l’hémicycle, disons par les députés les plus actifs. Quant à la relation avec le chef de l’Etat, elle dépendra de qui va former cette majorité. Mais ce qui est sûr, c’est que ce parlement ne comportera pas d’opposition. Il n'y aura pas de réelle opposition au régime, mais uniquement des différends ou des désaccords autour de certaines lois.

— A la veille des élections, comment voyez-vous le rap­port de force sur la scène poli­tique ?

— Je crois que les symboles de l’ancien régime (les feloul) qui se présentent pour les sièges indivi­duels et ceux des listes n’ont pas vraiment de rival. Ils possèdent tous les atouts pour gagner : l’ar­gent, l’expérience et surtout les réseaux d’intérêt. Ils vont profiter du recul du courant islamiste. Les feloul sont présents avec force, non seulement à travers de nou­velles figures inconnues, mais aussi avec des anciennes figures de l’ère Moubarak.

— Et les islamistes ?

— Après l’exclusion des Frères et la non participation de partis islamistes comme Misr Al-Qawiya (l’Egypte forte), le courant religieux est représenté par le parti salafiste Al-Nour. Mais celui-ci a perdu beaucoup de terrain au sein de l’électorat islamiste à cause de son soutien à la Feuille de route. De plus, le scrutin électoral majoritaire (50 % + 1), ne favorise pas ce parti ultraconservateur qui aura du mal à atteindre les 50 % dans de nombreuses circonscriptions, même s’il a beaucoup de parti­sans dans les régions pauvres ou défavorisées. A mon avis, Al-Nour peut récolter entre 10 et 15 sièges au maximum. Quant aux Frères musulmans, ils seront peut être présents à travers des figures inconnues, qui se pré­sentent sous l’étiquette d’indé­pendants mais n’auront aucun poids au sein du parlement.

— La campagne électorale a été très courte et beaucoup de candidats s’en sont plaints. Qu’en pensez-vous ?

— Le problème n’est pas que la campagne a été courte. Il y a, à mon avis, deux choses qui caractérisent la campagne élec­torale cette année. La première est la dominance de l’argent politique et le retour au clienté­lisme et aux réseaux d’intérêt. Cette situation est surtout favori­sée par le scrutin individuel et la présence des hommes d’affaires. L’autre caractéristique, liée à la première, c’est l’absence des programmes politiques. En effet, aucun des partis, ni des coali­tions, ni même des candidats indépendants engagés dans ces élections, n’a montré de vision réelle ou de stratégie véritable pour résoudre les problèmes des Egyptiens. Toutes ces coalitions et ces partis politiques qui en font partie ne cherchent que leurs intérêts, mais pas les intérêts de l’Egypte. Chaque coalition veut placer le plus grand nombre possible de députés sous la coupole. Et nous avons vu comment ils cherchent à rallier des célébrités et des stars du talk-show pour aug­menter leurs chances de gain. Mais une fois les élections terminées, ces alliances élec­torales s’effriteront. En fait, ces élections sont celles des grands slogans.

— Certains évoquent le risque d’une dissolution du prochain parlement, comme celui de 2012. Qu’en pensez-vous ?

— Si la justice estime que le parlement n’est pas constitution­nel, celui-ci sera dissout. L’éventualité existe, mais elle est faible.

— Comment voyez-vous l’agenda du prochain parle­ment ?

— A en juger par l’agenda, le parlement aura beaucoup de tra­vail. Il devra examiner tous les décrets et lois émis après le 30 juin, comme le stipule l’article 156 de la Constitution, et ce dans un délai de 15 jours. On parle d’un total de 416 lois et décrets, dont 115 ont été émis sous le président intérimaire, Adly Mansour, et 301 sous le président Abdel-Fattah Al-Sissi. Le parle­ment sera aussi tenu de promul­guer un certain nombre de lois, notamment celles ayant trait aux manifestations, à la construction des églises et des lieux de culte, à la lutte contre la discrimination contre les femmes, au terrorisme, entre autres. La qualité des débats est une toute autre affaire, car comme je l’ai déjà dit, il n’y aura pas d’opposition véritable au sein de ce parlement l

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