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Le double jeu risqué d’Ankara

Amira Samir, Mardi, 29 septembre 2015

Malgré de récentes déclarations d’Erdogan, la Turquie dit toujours exiger le départ de Bachar Al-Assad. Le rôle d’Ankara a toujours été ambigu, entre soutien aux extrémistes en Syrie et attaques contres les Kurdes.

Le double jeu risqué d’Ankara
Blindé turc positionné à la frontière turco-syrienne. La Turquie considère les Kurdes comme son ennemi principal. (Photo : AP)

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a estimé la semaine dernière que la transition en Syrie était possible « avec ou sans Assad ». Cette formule, qui traduirait une position plus souple de la Turquie à l’égard d’Assad, a été toutefois rectifiée il y a quelques jours par le premier ministre, Ahmet Davutoglu. Selon lui, « la Turquie s’oppose toujours à ce que le président syrien Bachar Al-Assad participe au processus de transition dans son pays ». Refusant de parler de revirement dans sa politique syrienne, la Turquie semble pourtant infléchir sa position.

Dès le début du conflit en Syrie, en 2011, la Turquie avait rompu ses relations diplomatiques avec Damas et s’était ralliée à l’opposition au régime de Bachar Al-Assad. Ankara avait accepté d’abriter une partie de l’opposition et de participer à sa formation et son équipement, sous les auspices de Washington. Le gouvernement turc fermait également les yeux sur le passage par son territoire des extrémistes arrivant des quatre coins du monde pour rejoindre les rangs des combattants de tous bords contre le régime de Damas. Enfin, le pays servait de base arrière pour les blessés des opposants au régime.

Pourtant, à l’automne de 2014, Ankara a refusé de rejoindre les rangs de la coalition internationale contre le groupe djihadiste Daech. Les autorités turques démentent fermement tout appui à l’organisation Etat Islamique (EI), mais reconnaissent aider d’autres groupes islamistes comme « l’armée de la conquête ». Néanmoins, la tolérance dont font preuve ces mêmes autorités à l’égard de la contrebande de pétrole permet à une organisation comme Daech de se financer et de payer ses « fonctionnaires » dans les territoires qu’elle a conquis.

Pour la Turquie, les djihadistes de Daech ont deux avantages : lutter contre Bachar Al-Assad et cibler les Kurdes syriens du parti de l’Union démocratique qui « menacent son intégrité territoriale ». De fait, lorsque les Kurdes syriens ont progressé vers le nord de la Syrie, le président Erdogan n’a pas hésité à déclarer que « la Turquie ne permettrait jamais la formation d’un Etat (kurde) sur sa frontière sud ». De leur côté, les Kurdes syriens ont tout intérêt à ce que Al-Assad reste en place, parce qu’il leur a laissé des territoires qui étaient sous son autorité dans l’optique de jouer la carte kurde contre la Turquie.

Toutefois, un revirement de la Turquie dans sa lutte contre Daech semblait se dessiner. En juillet, Ankara avait décidé d’entrer en guerre contre le terrorisme, en frappant Daech par des frappes aériennes. Ces frappes sur le territoire syrien s’étaient faites en réaction à l’attentat-suicide de Suric qui avait fait 32 morts. La veille de cet attentat, le gouvernement turc avait autorisé à la coalition d’utiliser ses bases aériennes, notamment celle d’Incirlik, pour bombarder les positions de Daech en Syrie et en Iraq. Ce feu vert avait été donné après plusieurs mois de négociations avec les Américains.

Certains politologues pensent que la guerre turque contre l’organisation terroriste n’est qu’un prétexte pour combattre les Kurdes, pourtant farouches adversaires de Daech, car attaquer les Kurdes c’est, indirectement, défendre le groupe terroriste. C’est donc par ce double jeu que la Turquie profite de son alliance avec les pays occidentaux pour manoeuvrer en Syrie.

« Pour Ankara, la question des Kurdes est bien plus sensible que sa guerre en Syrie contre Daech. Son ennemi principal ce sont les Kurdes, où qu’ils soient. Ainsi, les buts de la guerre contre Daech ne sont pas définis de la même façon par les Turcs que par les autres membres de la coalition. A chacun son intérêt », explique Mohamad Abdel-Qader, chercheur spécialiste des affaires turques.

En dépit des doutes sur le réel apport de la Turquie dans la lutte contre Daech, la communauté internationale préfère, apparemment, ménager cet allié et acteur-clé de la région. Dès le déclenchement de la guerre contre Daech, la Turquie avait posé des conditions à sa participation. M. Abdel-Qader précise qu’« Ankara cherche à mobiliser la coalition internationale dans son combat contre Bachar et dans la gestion des réfugiés syriens, 1,9 million en Turquie, (Lire page 5), en formant une zone d’exclusion aérienne ». Les pays occidentaux ne disent donc pas un seul mot sur les Kurdes. « Parce que la Turquie est le seul pays de l’Otan, dont la population est majoritairement musulmane. Elle est aussi et surtout l’un des derniers alliés de l’Occident dans la région », ajoute le chercheur.

Pour Ege Seckin, analyste politique turc, « les Etats membres de l’Otan savent parfaitement que la priorité turque est d’attaquer les Kurdes et, spécifiquement, d’empêcher la création d’une entité contiguë kurde dans le nord de la Syrie ». La communauté internationale se range donc derrière la Turquie tant que celle-ci joue le jeu.

L’armée turque a ainsi bombardé des positions de Daech pour prouver son engagement. D’après un commandant de l’EI, les bombardements turcs, du 24 juillet contre Daech, auraient visé des entrepôts désaffectés qui ne sont donc pas des cibles stratégiques. Ce n’est pas donc un changement de stratégie d’Ankara. Il s’agit plutôt d’un développement de la stratégie initiale turque, consistant à instrumentaliser le groupe de Daech contre les Kurdes de Syrie, qui sont, en fait, la seule force locale efficace sur le terrain contre Daech.

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