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Riyad change de cap

Amira Samir, Jeudi, 30 juillet 2015

Deuxième plus grand pays arabe en superficie (après l'Algérie), l'Arabie saoudite a connu au cours des dernières années des mutations majeures tant sociales que politiques.

Riyad change de cap

L’Arabie saoudite s’est toujours revendiquée comme un Etat isla­mique fondé sur une légitimité reli­gieuse. Le Royaume, qui tire son nom de la dynastie wahhabite d’Al Saoud, se veut le gardien du sun­nisme par opposition à l’Iran chiite. Au cours des dernières années, le pays a connu des transformations majeures sur le plan social, culturel et économique. Sur le plan social et culturel, le rigorisme qui a toujours caractérisé la société saoudienne a connu un certain recul au cours des dernières années. Avec un ministre de la Défense âgé d’à peine 30 ans et plus de 40 000 Saoudiennes envoyées faire leurs études à l’étranger depuis 2010, l’Arabie saoudite apparaît aujourd’hui comme un pays moins rigoriste et plus ouvert. Les femmes saoudiennes jouissent aujourd’hui d’un accès à l’éducation au même titre que les hommes. 56 % des étu­diants dans les universités saou­diennes sont des femmes, une pro­portion qu’on ne trouve pas dans la vie professionnelle où la femme ne représente que 15 % de la main-d’oeuvre. Cependant, le rigorisme est encore vif dans certains secteurs et certaines professions interdites aux femmes. Ces dernières n’ont toujours pas le droit de conduire.

Sur le plan politique, les mutations qu’a connues l’Arabie saoudite ne sont pas moins importantes. Riyad, qui a longtemps soutenu les combat­tants de l’Etat Islamique (EI) contre le régime de Bachar Al-Assad, semble changer aujourd’hui de poli­tique. Au cours des derniers mois, les arrestations d’extrémistes sunnites liés à l’EI et soupçonnés de planifier des attaques se sont multipliées.

En fait, en soutenant l’EI en Syrie, le Royaume saoudien voulait surtout affaiblir la présence iranienne dans la région, qui s’exerce à travers le Hezbollah, et obtenir la tête du prési­dent syrien, grand allié de Téhéran. Mais la donne a changé. Les combat­tants de l’EI menacent désormais directement l’Arabie saoudite, qui abrite les lieux saints de La Mecque et de Médine. Le Royaume a donc fait un virage à 180°, déclarant la guerre aux djihadistes et multipliant les mesures contre eux. « Après avoir soutenu les salafistes djihadistes de l’EI dans leur combat contre le régime de Bachar en Syrie, le Royaume saoudien est passé aux avant-postes de la lutte contre la nouvelle menace terroriste, désor­mais à ses portes. Pour lutter contre cette nouvelle vague terroriste, il a mis en branle l’ensemble des outils à sa disposition, de la force militaire brute jusqu’aux médias, en passant par les associations d’oulémas, à l’échelle nationale et internatio­nale », explique Iman Ragab, cher­cheuse au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Et d’ajouter : « Le Royaume d’Al Saoud tente de répa­rer en urgence les conséquences de ses alliances passées », ajoute Ragab. Il construit des murailles anti-djiha­distes, augmente le nombre de mili­taires aux frontières et renforce les sanctions contre les candidats à la guerre sainte.

Al-Qaëda, une menace

idéologique

Aujourd’hui, le Royaume est pris en tenailles entre le marteau fonda­mentaliste de l’Etat islamique et l’en­clume anti-occidentale et antisioniste de la « République islamique ». Pour bien comprendre les transformations qui ont lieu au sein du Royaume, il faut remonter aux années 2000. A l’époque, l’idéologie radicale d’Al-Qaëda a commencé à menacer la légitimité religieuse officielle de l’Arabie saoudite héritée de Mohamad Ibn Abdel-Wahhab (1703-1792). Et depuis, le courant salafiste traditionnel en Arabie saoudite a dû se justifier et défendre ses convic­tions théologiques et son positionne­ment idéologique. Toutes les forces salafistes, ont dû s’impliquer dans ce processus de réflexion et de justifica­tion fondamentalement politique. « La lutte acharnée entre Al-Qaëda et les accusations implicites contre le régime saoudien ont donné lieu à une scission majeure au sein du courant salafiste wahhabite : d’un côté, les salafistes révolutionnaires qui vou­laient faire table rase du régime pour retrouver la pureté originelle du mouvement salafiste, de l’autre, les salafistes légitimistes réunis autour du slogan : Non à la sédition (La lil-fitna). On trouve parmi ces derniers les oulémas officiels qui justifient leur soutien au régime saoudien par le fait qu’il permet d’éviter la guerre civile et la sédition au sein de la umma. Ceux-ci jugent le salafisme révolutionnaire comme étant à la fois dangereux et contre-productif, n’hé­sitant pas à le condamner et à soute­nir les actions répressives du régime à son encontre », indique Mathieu Guidère, professeur d’islamologie à l’Université de Toulouse 2, dans son ouvrage Etat du monde arabe.

Avec la mort du roi Abdallah en janvier dernier à l’âge de 90 ans, son demi-frère, le prince Salman (79 ans), lui a succédé sur le trône. Et depuis, la politique intérieure et celle extérieure ont délicatement changé. Principalement, on peut dire que l’Arabie saoudite a changé d’ennemi. Par exemple, pour la première fois de son histoire, l’Arabie entreprend une guerre avec une coalition de pays arabes sous son seul commandement au sens conventionnel du terme et ce, contre un pays tiers, membre de l’Onu.

Et, en Egypte, après avoir soutenu l’armée et les salafistes du parti Al-Nour, de toute sa puissance finan­cière, il semble que le Royaume soit prêt à abandonner en partie au moins cette alliance (voir page 4). Le Royaume de l’Arabie saoudite n’est plus ce qu’il était.

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