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Pas de turbulences avec Le Caire

Ahmad Eleiba, Jeudi, 30 juillet 2015

La visite de Khaled Mechaal en Arabie saoudite n'affectera pas les relations entre Le Caire et Riyad. Celles-ci demeurent au beau fixe.

Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shokri, avec son homologue saoudien, Adel Al-Jub
Le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shokri, avec son homologue saoudien, Adel Al-Jubeir, à Djeddah.

La visite de Khaled Mechaal, chef du bureau politique du Hamas, en Arabie saoudite soulève des interro­gations sur l’avenir des relations entre Le Caire et Riyad. Des rela­tions qui connaissent déjà un recul en comparaison avec l’époque du roi Abdallah. Ces relations ont désor­mais un caractère purement diplo­matique.

Le chef de la diplomatie saou­dienne, Adel Al-Jubeir, a affirmé au cours d’une conférence de presse tenue cette semaine avec son homo­logue égyptien, Sameh Choukri, que Le Caire et Riyad « partagent les mêmes vues ». Dernièrement, au Caire Jubeir avait parlé de positions égyptiennes et saoudiennes « iden­tiques » concernant le dossier syrien. Puis, il a été question des positions autour du mouvement Hamas. Le diplomate saoudien a tenté de mini­miser l’importance de la visite de Mechaal dans le Royaume, affirmant que les dirigeants du Hamas se sont rendus en Arabie saoudite pour faire le petit pèlerinage à la fin du mois du Ramadan et ont rencontré le roi Salman, comme d’autres.

Or, il semble que ces déclarations n’aient pas convaincu les observa­teurs qui estiment que l’importance de la visite réside dans son caractère non officiel. Le Caire, lui, place cette visite dans le cadre des relations entre le Hamas et les Frères musul­mans. Des sources proches du Hamas affirment que des problèmes entre le Royaume et le Hamas ont retardé la visite de plus de deux mois. Et une visite effectuée à Riyad par Hamam Saïd, chef des Frères musulmans en Jordanie, deux semaines avant celle de Mechaal sur invitation du ministre saoudien des Waqfs, Saleh Abdel-Aziz Al-Cheikh, avait réussi à dissiper les problèmes entre les deux parties. Riyad a même libéré un dirigeant du Hamas, empri­sonné suite à une demande améri­caine pour financement du terro­risme. Après sa libération, ce dernier a rencontré Mechaal à Djeddah.

Changement de position

Au Caire, tous les analystes ont interprété cette visite comme un rap­prochement entre le Royaume saou­dien et les Frères musulmans. Ce qui constitue un changement de position en comparaison avec la politique du roi Abdallah, notamment après la chute des Frères musulmans en Egypte et le soutien apporté au régime du président Abdel-Fattah Al-Sissi après le 30 juin 2013. Selon certains analystes, de nouvelles coalitions sont en train de se forger dans la région, basées sur les mutations stra­tégiques et géopolitiques dans la région, en particulier après le règle­ment du dossier nucléaire iranien avec l’Occident. Selon Sobhi Essila, expert au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, ce qui importe pour le Royaume saoudien c’est de former des coali­tions afin de faire face aux consé­quences politiques de l’accord nucléaire iranien. Riyad ne veut perdre ni l’Egypte ni le Hamas qui est financièrement parrainé par l’Iran. Essila ajoute : « Cette stratégie saou­dienne n’est pas inquiétante pour l’Egypte et nous devons comprendre que les pays du Golfe ont été les per­dants dans cet accord et que l’Occi­dent les a complètement abandon­nés ».

La vision qui prévaut dans les cercles politiques saoudiens est qu’il n’y a pas de mal à adopter une cer­taine flexibilité avec les Frères musul­mans puisque leur projet politique qui inquiétait Riyad a échoué. Nageh Ibrahim, l’un des fondateurs de la Gamaa Islamiya en Egypte, a estimé que « l’organisation des Frères musulmans a perdu le soutien de l’Arabie saoudite en s’affichant pen­dant la révolution du 25 janvier et en annonçant qu’elle serait présente au Royaume, violant ainsi l’accord qui avait été conclu entre le roi Abdel-Aziz et le fondateur de la confrérie Hassan Al-Banna. Les Frères musul­mans ont payé cher cette erreur ».

D’autres observateurs pensent que l’Arabie saoudite ne fait que répéter le scénario qui a eu lieu sous Nasser. Riyad abritait à cette époque un grand nombre de partisans de la confrérie. Le chercheur saoudien Saleh Al-Ghamdy explique lors d’un entre­tien téléphonique que « les relations entre l’Egypte et l’Arabie saoudite sont une ligne rouge. La stabilité de l’Egypte est importante pour le Royaume », dit-il. Il estime d’ailleurs que Riyad se dirige vers une sorte d’équilibre stratégique en rassem­blant toutes les cartes, y compris celle du Hamas et de ses relations avec Le Caire. Il est à noter que Hamas avait repris ses relations avec l’Iran après une période de rupture à cause des politiques iraniennes en Syrie.

Il semble également que Moussa Abou-Marzouk, le numéro 2 du bureau politique du Hamas qui rési­dait au Caire, est sur le point de s’installer au Qatar après le refus officiel du Caire de renouveler sa résidence.

Au Caire, les responsables tentent de minimiser le différend avec l’Ara­bie saoudite et une source diploma­tique affirme sous couvert de l’ano­nymat que « l’Arabie saoudite com­prend parfaitement l’importance du rôle égyptien et qu’il existe un accord clair entre les deux parties ». Selon cette même source, le Hamas tente d’exploiter le cours des événements à son intérêt.

Cette disparité entre Le Caire et Riyad est désormais qualifiée par les officiels et spécialistes des affaires politiques en Egypte de « séparation de dossiers ». Ils estiment qu’il n’est plus nécessaire qu’il y ait un accord ou un désaccord sur une question, mais qu’il peut y avoir une compré­hension commune sur le dossier qui fait sujet de différend.

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