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Le phénomène des Ultras

Aliaa Al-Korach, Lundi, 25 mai 2015

L'interdiction par la justice des Associations de supporters Ultras, soulève une série de questions politiques et juridiques, et relance le débat sur la relation des jeunes avec les institutions de l'Etat.

Le phénomène des Ultras

Carton rouge. Les associations Ultras des supporters de football ont « terni l’ambiance sportive et troublé la sécurité du pays », d’après la Cour d’appel pour les affaires urgentes qui les a bannies la semaine dernière. « Ces associations ont transformé les matchs de foot, ce sport très populaire parmi les Egyptiens, en un lourd fardeau pour les supporters qui appréhendent ce qui pourrait arriver dans les tribunes après la fin du match ... Des actes de violence, de vandalisme, et des insultes contre les forces de sécurité chargées de protéger la vie des citoyens », toujours selon les attendus du verdict.

Le phénomène des Ultras
Les membres des Ultras Ahlawy ont rejoint les manifestations contre le régime de Moubarak en septembre 2011. (Photos : AP)

La Cour a donc ordonné la dissolution des groupes Ultras au niveau du pays et proscrit leurs activités. L’interdiction des Ultras devrait théoriquement mettre fin à un phénomène qui a fait sa première apparition dans les stades égyptiens en 2007, quand les Ultras Ahlawis et les Ultras White Knights, supporters des deux principaux clubs de football en Egypte, Ahli et Zamalek, se livraient à une compétition dans les tribunes, hissant des drapeaux aux couleurs de leurs clubs respectifs, brandissant d’énormes bannières et scandant leurs chants caractéristiques et très rythmés tout au long du match. Très vite, ce mouvement a pris de l’ampleur. Un groupe Ultra s’est formé autour de chacune des autres grandes équipes de foot : les Green Eagles à Port-Saïd, les Green Magic à Alexandrie et les Yellow Dragons à Ismaïliya. Néanmoins, ces mouvements Ultras ne sont pas toujours vus d’un bon oeil malgré, ou peut-être à cause, du courage qu’ils ont montré lors de la révolution du 25 janvier 2011, lorsqu’ils occupaient les premières lignes dans les affrontements avec les forces de l’ordre. Pour certains, les Ultras sont associés à la violence dans et en dehors des gradins (voir p. 4 ).

Les poursuites judiciaires contre les Ultras ont été entamées suite à une plainte déposée par le président du Club de Zamalek, Mortada Mansour, qui a demandé à ce que ces groupes soient classés « terroristes ». Mansour accuse les Utlras d’être derrière les événements meurtriers qui ont fait 20 morts parmi les supporters en février dernier, devant un stade militaire au Caire. Une accusation que les Ultras renvoient aux policiers. Douze membres du groupe Ultras White Knights du Club de Zamalek sont actuellement derrière les barreaux pour ces violences.

« Actes criminels »

La décision du tribunal a suscité un large débat juridico-politique sur la compétence de la Cour, l’application de sa décision, mais aussi sur la relation des institutions de l’Etat avec les jeunes. Pour Réfaat Al-Saïd, ancien président de la Cour d’appel du Caire, la décision de la Cour des affaires urgentes ne sera définitive que 15 jours après sa prononciation si, d’ici-là, aucun recours n’est introduit. Après l’expiration de ce délai, toutes les activités de ces mouvements devraient être interdites, à l’intérieur comme à l’extérieur des stades, et le gouvernement devrait commencer à confisquer les fonds de ces mouvements, fermer leurs bureaux, s’ils existent. Al-Saïd souligne toutefois que dans son jugement, le tribunal n’a pas déclaré les Ultras « groupes terroristes », se contentant d’affirmer que « certains membres de ce groupe ont commis des actes criminels ». L’interdiction de ces groupes s’appuie sur l’article 86 du Code pénal qui interdit toute association qui n’a pas de statut légal, explique l’ancien magistrat. « C’est une décision que le gouvernement aurait dû prendre sans même attendre un verdict », estime-t-il.

Pourtant, Nour Farahat, professeur de droit, trouve que la Cour est « incompétente » pour statuer dans ce procès, puisque « l’interdiction des activités » relève de la Cour pénale, tandis que la Cour des affaires urgentes s’occupe seulement des questions civiles. En fait, les Ultras ne sont pas le seul mouvement qui a été interdit par cette Cour. En décembre dernier, la Cour des affaires urgentes a ordonné l’interdiction des activités du mouvement palestinien Hamas, et la confiscation du siège de celui-ci au Caire.

Ce jugement risque alors de devenir définitif et exécutoire comme l’explique Farahat, puisque celui qui a le droit de déposer un recours contre le jugement est le représentant légal de l’association au cas où celle-ci possède des papiers officiels. « Ces associations sans documents sont aussi sans représentants légaux. Et toute autre personne qui va prendre cette démarche, son recours va être rejeté pour défaut de compétence », dit Farahat.

« Je suis Ultras »

Pour certains, ce verdict est inapplicable sur le terrain, dans la mesure où il est difficile de distinguer les affiliations des supporters. Pourtant, Essam Al-Islambouli, juriste, explique que si les Ultras s’organisent en secret, leurs activités se font au grand jour. « En vertu de ce verdict, il sera désormais interdit à tout regroupement de supporters de porter l’étiquette des Ultras. Leurs drapeaux, leurs bannières ainsi que leurs chants n’auront plus de place dans les stades. Leurs pages Facebook vont être aussi suivies par la sécurité », dit Al-Islambouli.

Les réactions des Ultras au verdict n’ont pas tardé, notamment sur les réseaux sociaux. Le hashtag « Je suis Ultras » a fait le buzz sur Twitter et Facebook. « Les Ultras sont plus que des supporters, ils représentent une idéologie ... et les idéologies ne meurent jamais », écrit Abdel-Rahman. Nadim, un Ultras ahlawy, sur une photo montrant son groupe sur fond de feux d’artifices. « Si c’est cela le terrorisme, alors je suis un terroriste », tweete-t-il.

Pour leur part, les Ultras Green Eagles, ont déclaré dans un communiqué que ce verdict « ne les concernait pas » et appelé à un grand rassemblement le 30 mai, où est prévu le verdict dans le procès du « massacre du stade de Port-Saïd ».

A Alexandrie, les Ultras Devils, des supporters du Club Ahli, se sont montrés beaucoup moins défiants. Le lendemain du verdict, ils ont déclaré la dissolution de leur groupe, et brûlé en public leurs bannières pour annoncer la fin de leur parcours. « On a fermé toutes les branches du groupe et désormais, toute personne qui utilise le nom de notre groupe ne nous représente pas », précise leur communiqué.

« Ce n’est pas le verdict de l’interdiction des Ultras qui nous a poussés à prendre une telle démarche, puisqu’on est toujours habitués, depuis la création de notre groupe, à être traités comme des criminels. C’est depuis le massacre du stade de Port-Saïd, qui a fait 72 morts parmi les supporters d’Ahli, dont notre leader, qu’on a commencé à se sentir décapités et qu’on peine à survivre », lit-on dans le même communiqué.

Retour aux gradins

En parallèle, un autre débat se poursuit sur les conséquences du verdict dans les stades de foot. Une majorité s’attend à un retour du public aux gradins, mais d’autres craignent une aggravation de la crise. En fait, après le « massacre de Port-Saïd », le 1er février 2012, les matchs de foot ont été suspendus pour un an. Puis ils ont repris, mais sans public. Le retour des supporters aux gradins a été ensuite permis, mais en nombre limité, le 8 février dernier. Mais il y a eu un autre drame qui s’est soldé par la mort d’une vingtaine de supporters de Zamalek. Le public fut à nouveau interdit des stades. Pour Azmi Mégahed, le responsable médiatique de la Fédération de football, ce verdict peut très bien aider au retour des « vrais » supporters aux stades. Il appelle le gouvernement à appliquer « fermement ce verdict ».

Par contre, Mohamad Chabana, président de l’Association des critiques sportifs, pense que le dialogue est la meilleure voie pour résoudre le conflit entre les Ultras et les instituions de l’Etat. « Si l’absence de dialogue persiste, l’hostilité persistera aussi », dit-il (lire entretien). Avis partagé par Ibrahim Elias, conseiller juridique de l’Union de football. Il regrette « le fossé » qui se creuse davantage entre l’Etat et les jeunes. « Ces associations ont réussi en quelques années à se confirmer de manière cohérente. Il n’est pas facile de les éliminer de la scène. Elles se battront pour survivre, soit dans leur forme actuelle ou sous une autre appellation », prédit Elias. Et de suggérer : « Nous avons déjà un projet de loi contre la violence dans les stades qui se trouve dans les tiroirs du comité des réformes législatives qui a pourtant promulgué une centaine d’autres lois ».

Un point que le juge n’a pas omis. En fait, dans les attendus du verdict, le tribunal appelle le gouvernement à « adopter de nouvelles politiques pour intégrer dans la société les jeunes des associations des Ultras ».

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