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La guerre de l’ombre

Aliaa Al-Korachi, Mardi, 21 avril 2015

Derrière les querelles entre chiisme et sunnisme se cache, depuis des décennies, un conflit politique entre deux modèles et deux puissances régionales : L’Arabie saoudite et L’Iran.

La guerre
(Photo : AP)

« Libérer les lieux saints de La Mecque et de la Medine de l’emprise d'Al-Saoud ... c’est le grand djihad », déclarait la semaine dernière un religieux chiite, l’ayatollah iranien Javadi Amoli, proche du Guide suprême de la République islamique d’Iran, Ali Khamenei, en dénonçant l’opération militaire « Tempête Décisive », orchestrée par l’Arabie saoudite, contre les Houthis, un groupe chiite du Yémen.

De l’autre bord, les minbars des pays sunnites diffusaient des prêches « anti-chiites », tout en défendant la « légitimité religieuse » de l’intervention saoudienne au Yémen.

Dans une vidéo en vogue sur les réseaux sociaux, le prédicateur saoudien renommé, Muhammad Al-Arifi, se montre vêtu d’un uniforme militaire à la frontière entre l’Arabie saoudite et le Yémen. Puis il place symboliquement un obus dans un mortier, visant des sites des Houthis. La guerre au Yémen a exacerbé une rhétorique sectaire qui se développe depuis des années.

Sur le champ de bataille, il apparaît clairement que les conflits qui ravagent la région, et dont les deux puissances régionales sont accusées de tirer les ficelles, mettent face à face les deux courants de l’islam.

En Syrie, le conflit a commencé après un soulèvement mené contre le régime syrien de Bachar Al-Assad qui appartient à la communauté alaouite chiite et qui entretient une alliance stratégique avec l’Iran. L’Arabie saoudite s’est précipitée pour soutenir l’opposition, majoritairement sunnite.

Au Liban, alors que Riyad soutient le leader sunnite et ancien premier ministre, Saad Hariri, Téhéran soutient et finance le mouvement Hezbollah chiite. En Iraq, les milices chiites iraqiennes sont entraînées par Les Gardiens de la Révolution iranienne (pasdaran) qui constituent le bras armé de la politique de Téhéran, plaçant ainsi Bagdad sous la tutelle, au moins sur le plan tactique, des Iraniens. Au Yémen, une coalition formée par des pays sunnites et dirigée par l’Arabie saoudite mène ses raids pour défendre la légitimité du président Hadi.

Le prétexte religieux

Pourtant, pour beaucoup d’analystes, le moteur de ces conflits est plutôt politique que religieux. Ce sont les intérêts géopolitiques des deux puissances régionales qui ont donné à ces conflits une teinte sectaire. Selon Ahmad Ban, spécialiste des affaires islamiques, la fracture entre chiites et sunnites est à l’origine un conflit politique, car après la mort du prophète Mohamad en 632, les musulmans se sont divisés autour de sa succession (lire p. 4), mais il serait erroné de donner une étiquette religieuse à ces conflits.

Un avis partagé par Mohammed Mohsen Abo El-Nour, spécialiste des affaires iraniennes, qui estime que le conflit est « politique par excellence, et ceci malgré les tentatives de Téhéran et de Riyad de former deux axes à caractère religieux pour servir à leurs intérêts pragmatiques ». Il avance comme preuve le refus du parlement pakistanais de rejoindre la guerre contre les Houthis au Yémen, bien que le Royaume saoudien ait soutenu et financé le régime politique d’Islamabad. « Ceci révèle que le conflit qui oppose les deux pays est politique et non pas sectaire ».

Même cas pour La Turquie. Malgré la tentative de Riyad d’attirer Erdogan dans cette coalition, les intérêts économiques entre Téhéran et Ankara ont prévalu au détriment des dimensions sectaires. « En revanche, il est bien connu que le régime syrien, par exemple, suit la doctrine alaouite Alnasiri qui est en opposition avec la doctrine du duodénum de l’Iran. Mais la confluence des intérêts a conduit à regrouper les deux extrêmes chiites », explique Abo El-Nour. Il croit aussi que ce sont les médias occidentaux, motivés par une volonté officielle européenne et américaine, qui visent à alimenter l’impression chez les décideurs des politiques et dans l’opinion publique au Proche-Orient, qu’il s’agit d’un conflit sunnite-chiite.

L’ennemi juré

Le début de la guerre froide entre l’Arabie saoudite et l’Iran, revêtant un habit religieux, remonte à 1979, l’année de la Révolution islamique en Iran. Depuis, l’Iran est l’ennemi juré du Royaume.

Selon la nouvelle Constitution iranienne, le Guide suprême est le guide de la Révolution « islamique », et non de la Révolution « iranienne ». L’Arabie saoudite et les autres pays sunnites ont vu, dans cette étiquette islamique, une preuve de la volonté de Téhéran d’exporter sa révolution partout dans la région. Mais l’Arabie saoudite se voit comme le leader de l’islam sunnite. Riyad s’est mise alors sur la défensive contre la montée en puissance de l’Iran. Depuis cette date, une longue série de conflit a opposé, dans l’ombre, les deux rivaux régionaux, et à chaque fois la carte religieuse était mise en avant.

En 1980, L’Arabie saoudite n’a pas tardé, tout comme l’Egypte, à soutenir l’Iraq dans sa guerre contre l’Iran, qui a duré 8 ans, en offrant au régime de Saddam un appui financier, militaire et logistique. A l’époque, on parlait d’une guerre entre Arabe et Perse, le clivage religieux n’avait pas encore été évoqué.

En 1981, le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) voit le jour pour devenir un rempart contre les ambitions hégémoniques de l’Iran dans la région du Golfe. Un an après, une force militaire conjointe des pays du CCG est formée « en vue de dissuader toute agression militaire ».

« Au début, l’Iran a essayé d’étendre ses idées politiques révolutionnaires, et non d’exporter le chiisme. Mais, en affrontant une grande réticence des dirigeants de la région, face à son expansion politique, Téhéran a coloré sa politique étrangère d’une teinte chiite pour influencer les chiites arabes », explique Abo El-Nour.

D’après lui, « l’Iran a effectivement réussi à influencer ces chiites qui sont devenus fidèles à Téhéran, au-delà des frontières politiques et des sentiments nationaux ». La religion constitue un outil efficace pour mobiliser.

Mahmoud Farag, ancien ambassadeur égyptien en Iran, estime que Téhéran a essayé d’user de toutes les cartes religieuse, économique et politique qu’elle possède afin de parvenir à ses objectifs géopolitiques. Ainsi, l’Iran a placé dans ses ambassades partout dans le monde, aux côtés des ambassadeurs, un religieux qui représente le guide suprême.

Influences

Après la fin de la guerre irano-iraqienne, Téhéran a entamé sa stratégie d’« ouverture en tentant d’influencer la politique depuis l’intérieur de plusieurs pays », estime Ban, avant d’ajouter que « les Iraniens ont essayé alors de renforcer leurs relations avec le régime syrien. Ils ont aussi formé l’axe dit de (résistance), regroupant le Hezbollah libanais et deux factions palestiniennes, le Hamas et le Djihad ».

La chute du régime sunnite de Saddam Hussein et le passage du pouvoir aux mains des chiites, après les élections législatives iraqiennes en 2005, a ravivé les craintes saoudiennes, voyant Bagdad se déplacer dans la sphère d’influence de Téhéran. Un bouleversement géostratégique qui a ravivé la carte confessionnelle dans la région.

Depuis, a commencé le discours sur un « arc chiite » qui se dessine face à un « croissant sunnite », formé d’un axe dit modéré incarné par l’Egypte, l’Arabie saoudite et la Jordanie. L’appellation-même vient d’une entente entre le Roi de Jordanie et Moubarak en 2006.

Selon ce dernier, « les chiites sont en général toujours loyaux à l’égard de l’Iran et non des pays dans lesquels ils vivent », laissant entendre que les musulmans-chiites du Golfe pourraient donc causer des troubles en se mobilisant dans le sens de l’Iran. Les déclarations de Moubarak provoquent aussitôt de vives réactions à Téhéran.

En 2011, avec le début du Printemps arabe, la nature de l’affrontement entre la monarchie saoudienne et la République islamique change de forme. Il devient de plus en plus visible. La première intervention militaire directe de l’Arabie saoudite contre l’hégémonie iranienne a lieu au Bahreïn. Le 14 mars 2011, les troupes et les blindés saoudiens entrent au Bahreïn pour apporter de l’aide à la famille régnante du petit Royaume, confronté à une révolte chiite. Le Printemps arabe aurait, selon Ban, bénéficié à Téhéran en transformant « ces potentielles menaces » en « véritables chances » de s’implanter dans la région. Si une cohabitation chiite-sunnite semble possible, une autre entre Riyad et Téhéran apparaît plus compliquée.

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