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Harcèlement  : une première victoire

Héba Nasreddine, Mardi, 18 mars 2014

La Cour d'assises de Tanta a condamné un chômeur à 5 ans de prison ferme pour harcèlement sexuel. Une première qui pourrait ouvrir la voie à plus de sévérité contre ce fléau bien connu.

Harcèlement
99,3  % des femmes sont victimes de harcèlement.

La Cour d’assises de Tanta a condam­né le 13 mars un chômeur à 5 ans de prison ferme pour avoir harcelé sexuellement une jeune femme dans la rue. Un verdict dissuasif qui ouvrira peut-être la voie à des sanctions plus sévères face à ce phénomène.

Il faut remonter à 2008 pour retrouver le premier procès engagé par une jeune femme, Noha Rochdi, 27 ans, pour harcèlement. Agressée par le conducteur d’une camionnette, elle avait osé porter l’affaire devant les tribunaux. Son agresseur avait été condamné à 3 ans de prison accompagnés de tra­vaux forcés.

Le verdict du 13 mars a été accueilli avec soulagement dans les milieux féministes. « C’est une pre­mière. C’est un changement dans l’attitude de la justice. Cela prouve que les autorités ont pris conscience de la gravité du problème. Le juge, en prononçant ce verdict, a voulu dresser un message aux agresseurs selon lequel toute atteinte à la pudeur ne sera dorénavant plus tolérée », souligne Amal Abdel-Hadi, directrice de l’organisation Al-Maraa Al-Guédida (femme nou­velle).

Le harcèlement sexuel a long­temps été considéré comme un tabou. Ce n’est qu’en 2008, avec l’affaire de Noha Rochdi, que le silence a commencé à être brisé autour de cette question. Depuis, on discute franchement de ce pro­blème sur Internet, sur les chaînes satellites et dans la presse. Plusieurs initiatives ont également été lancées pour faire face à ce problème.

Après la projection du film 678, qui met en scène trois femmes victimes de harcèlement sexuel, des campagnes de sensibilisation et des cours d’autodéfense gratuits ont été pro­posés aux femmes. Des campagnes comme « Faisons face au harcèlement » et « Shoft taharosh ? » (as-tu été témoin d’un harcèle­ment?) ont été lancées. Des sites Internet, comme Harass Map, qui encouragent les femmes à signaler les lieux de harcèlement sur une carte (http://harassmap.org/) pour permettre de localiser les endroits « dange­reux », ont également été créés.

Des manifestations et des conférences ont aussi été organisées. « Nous avons cherché à médiatiser la question, car nous voulions une loi qui renforce les sanctions contre le harcè­lement, conformément aux conventions et aux accords internationaux des droits de l’homme dont l’Egypte est signataire, comme la Convention pour l’éli­mination de toutes les discrimi­nations contre les femmes », explique Nihad Aboul-Qomsane, avocate et présidente du Centre Egyptien pour les Droits des Femmes (CEDF).

Selon elle, la situation avait pris une tournure inquiétante, avec des agressions collectives pendant la période des fêtes, mais aussi dans les manifesta­tions, sans aucune intervention de la part de la police. Il reste cependant beaucoup à faire.

Selon une étude de l’Organisa­tion des Nations-Unies pour la femme en Egypte, en collabora­tion avec le Centre démogra­phique, 99,3% des femmes sont victimes de harcèlement, en majorité dans la rue et dans les transports publics, par la voie de propos obscènes ou de gestes sexuels.

Des mesures sont attendues

Les raisons de ce phénomène sont multiples: pauvreté, chô­mage, difficultés financières, retard de l’âge de mariage, frustration sexuelle... Néanmoins, selon Abdel-Hadi, il ne s’agit là que d’excuses qui font que ce problème n’est pas réellement pris au sérieux et permettent aux agresseurs d’agir libre­ment, en toute impunité.

« Le vrai problème est que les lois relatives aux agressions sexuelles ne sont pas appli­quées, et qu’il n’y a aucune proportion entre les peines et les agressions commises », explique la directrice d’Al-Maraa Al-Guédida.

La loi actuelle ne comprend pas de clauses sur le harcèlement. Cet acte figure plutôt dans le code pénal sous le chapitre « atteinte à la pudeur ». Les peines imposées vont de 3 mois à 2 ans de prison, avec une amende de 300 à 2000 L.E.

Les ONG ont proposé un projet de loi plus stricte englobant une définition précise du harcèlement et comprenant peines plus sévères allant jusqu’à 10 ans de prison ferme. Le projet définit l’acte de harcèlement comme un acte qui débute par la parole et peut atteindre l’agression physique. Chaque acte de harcèlement aurait une peine séparée. « Si une telle loi venait à être promulguée, elle contribuerait à réduire le harcèlement. Mais parallèlement, il faut lutter contre les mau­vaises mentalités. Une mission qui n’est pas facile », avance Aboul-Qomsane.

Dans ce contexte, le CEDF appelle à une réforme des programmes scolaires pour chan­ger la culture et élargir la compréhension de la notion de violence. Il propose aussi une présence sécuritaire plus grande dans la rue, et que des centres spéciaux soient ouverts pour recevoir les plaintes des victimes et leur expliquer comment intenter un procès et revendiquer leurs droits. C’est un long che­min qui reste encore à parcourir.

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