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Al-Sissi à Moscou : le dessous des cartes

Chérine Abdel-Azim, Mardi, 18 février 2014

Le renforcement de la coopération militaro-technique entre l’Egypte et la Russie est perçu comme un changement tactique plutôt qu’un repositionnement stratégique.

Al-Sissi à Moscou

Sous les feux des projecteurs, le maréchal Abdel-Fattah Al-Sissi, ministre de la Défense et vice-premier ministre, a effectué la semaine dernière une visite à Moscou en compagnie du ministre des Affaires étrangères, Nabil Fahmi. Il s’agit du premier déplacement d’Al-Sissi à l’étranger depuis la destitution du président Mohamad Morsi. Une visite qui répond à celle de leurs homologues russes Sergueï Choïgou et Sergueï Lavrov qui s’étaient rendus au Caire le 14 novembre 2013. Les négociations bilatérales ont porté sur la finalisation de la transaction militaire conclue en novembre dernier et le renforcement des relations commerciales pour atteindre 5 milliards de dollars. La crise du barrage éthiopien d’Al-Nahda, la situation en Syrie, ainsi que l’avenir politique de l’Egypte sont les autres thèmes abordés lors de cette visite. Les deux parties se sont mises d’accord sur la nécessité de doter la coopération technico-militaire d’une base de données juridiques adéquates, d’intensifier la lutte contre le terrorisme et de relancer les activités de la commission intergouvernementale pour la coopération économique et commerciale entre Moscou et Le Caire. A la fin de la visite, la partie russe a décidé de doter Le Caire de systèmes de défense antiaérienne, d’avions et d’hélicoptères dont la valeur s’élève à 3 milliards de dollars.

Diversifier les sources d’armement

Considérée comme la plus importante transaction de livraison d’armes russes au Caire, cette décision confirme la relance de la coopération militaire bilatérale entre l’Egypte et la Russie qui date des années 1950. Après Washington, Moscou demeure le plus important fournisseur d’armes à l’Egypte. A souligner que le nouveau régime en Egypte cherche à diversifier ses sources d’armements. Les estimations russes indiquent que le volume total de la coopération militaire russo-égyptienne est d’environ 1,9 milliard de dollars pour la période allant de 2005 à 2012. Un chiffre faible à comparer avec les 7 milliards que représente la coopération militaire avec les Etats-Unis durant la même période. Néanmoins, Samir Ghattas, président du Forum du Moyen-Orient pour les études stratégiques, pense qu’en diversifiant ses sources d’armements, l’Egypte se repositionne sur la bonne voie. « Aujourd’hui, on tente de remédier à des fautes stratégiques commises par Abdel-Nasser qui dépendait de l’Union soviétique, et son successeur Sadate qui s’est dirigé vers les Etats-Unis. La diversification des relations politiques et militaires garantit à l’Egypte une indépendance vis-à-vis des autres. Et c’est la carte utilisée récemment par l’Egypte face au gel d’une partie de l’aide américaine », estime Ghattas. Il pense que le réchauffement des relations égypto-russes a déjà porté ses fruits.

A chacun ses calculs

Cette visite reflète une évolution dans le partenariat stratégique entre Le Caire et Moscou. Ce rapprochement est évalué selon les intérêts des deux pays. Moscou sait que Le Caire est la clé du Moyen-Orient. Il est impossible d’avoir un rôle important dans la région sans l’Egypte. C’est pour cette raison que la Russie profite de ce froid entre Le Caire et Washington pour bénéficier d’un partenariat avec l’Egypte. Ce qui permet à Moscou de réaliser des progrès économiques et commerciaux sans que cela constitue un fardeau pour ses ressources. Quant à l’Egypte, elle tente de prouver la légitimité du nouveau régime, remise en cause par une partie de la communauté internationale. C’est ce que résume Yousri Al-Azabawi, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. « En obtenant le soutien d’une puissance majeure comme la Russie, ayant le droit de veto, le régime renforce sa légitimité et se met à l’abri de toute résolution ou sanction éventuelle de l’Onu comme c’était le cas pour la Syrie. Cela ne veut pas dire que l’Egypte cherche à suivre l’exemple répressif syrien, mais elle tente d’avorter un complot visant le retour au pouvoir de la confrérie des Frères musulmans, reconnue comme une association terroriste par la Russie », indique Al-Azabawi. Selon ce chercheur, il s’agit d’alliances tactiques mesurées qu’il ne faut pas surestimer. « La Russie ne favorisera pas son partenariat avec l’Egypte au détriment de ses relations stratégiques avec les Etats-Unis et Israël. Comme elle a perdu certains appuis en Libye et en Syrie, elle tente de conquérir la région à travers l’Egypte », explique Al-Azabawi.

Les Etats-Unis minimisent ce rapprochement

Sur le volet politique, ce rapprochement ne signifie pas remplacer les Etats-Unis par la Russie. Même si ce renouement avec la Russie intervient suite aux tensions dans les relations égypto-américaines après la destitution du président Morsi à laquelle s’opposaient les Etats-Unis. Ainsi, une partie de l’aide américaine a été gelée le 10 octobre dernier sous prétexte que Washington s’indignait contre « une répression sanglante des manifestations des partisans de Morsi ».

Ce froid avec l’Egypte et le renouement avec la Russie ne semblent pas déranger l’Administration américaine qui minimise l’importance de ce rapprochement. « L’Egypte est libre d’entretenir des relations avec d’autres pays. Cela n’aura pas d’impact sur nos intérêts communs », a affirmé le département d’Etat, assurant que les Etats-Unis disposaient de capacités uniques en termes de soutiens militaires et économiques au Caire. A la recherche d’un rééquilibrage de ses relations internationales, l’Egypte n’a jamais évoqué une volonté de rompre ses relations stratégiques avec les Etats-Unis. « Ni Le Caire, ni Washington ne veulent une rupture. L’Egypte veut par contre en modifier les termes en sa faveur, en réduisant les contraintes qui se traduisent par une ingérence dans ses affaires intérieures, liées à l’aide accordée par les Etats-Unis. Bref, en brandissant la carte de la coopération militaire avec la Russie, l’Egypte ne cherche qu’à contourner la pression américaine », explique Al-Azabawi.

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