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Une loi pour mieux gérer l’eau

Amira Doss, Dimanche, 13 juin 2021

Une nouvelle loi sur l’irrigation et les ressources hydriques devrait prochainement voir le jour. Objectif : appliquer un système de gestion plus stricte des ressources en eau. La loi suscite un vif débat.

Une loi pour mieux gérer l’eau
la nouvelle loi de l›irrigation vise une gestion équilibrée des ressources en eau

131 articles en 68 pages, la nouvelle loi de l’irrigation et des ressources hydriques est dans sa phase finale. Ayant obtenu l’approbation du parlement, elle attend la ratification du président de la République pour entrer en vigueur. Elle vient après une longue attente, puisque l’ancienne loi a été promulguée il y a 37 ans et donc ne répond ni aux besoins ni aux évolutions de la scène agricole et hydrique.

Ainsi, la nouvelle loi reconnaît l’eau comme « patrimoine commun de la nation ». Sa protection, sa mise en valeur, le respect des équilibres naturels, la protection du Nil contre tout abus et pollution, la restauration de la qualité des eaux, la valorisation de l’eau comme ressource économique, telle est en quelques mots résumés la philosophie de cette nouvelle loi. Elle donne aux autorités et aux instances concernées les outils nécessaires pour garantir la qualité de l’eau, et pour trouver un équilibre entre ressources en eau et les besoins dans une perspective de développement durable. Elle est censée également fixer des objectifs de qualité dans chaque région, et pour chaque cours d’eau, nappe souterraine ou rivière.

La nouvelle loi régule l’irrigation et le drainage, lutte contre les inondations, protège le Nil, assure la conservation et le stockage de la nappe souterraine, favorise les cultures piscicoles, et avant tout, la gestion de l’eau dans le secteur agricole.

Le scénario du réchauffement climatique prévoit un accroissement des besoins en eau et un déséquilibre entre la demande et les ressources disponibles. Ces nouveaux enjeux environnementaux et socioéconomiques ont rendu vitale la promulgation d’une nouvelle loi qui gère cette ressource de plus en plus rare.

Une instance unique pour gérer l’eau

D’après la loi, une instance unique, à savoir le ministère de l’Irrigation et des Ressources hydriques, sera responsable de la gestion de l’eau, notamment dans le domaine de l’irrigation. Il sera chargé de répartir l’eau entre les agriculteurs sans nuire aux autres usages du Nil ou de la nappe phréatique. Le ministère sera le seul garant de la bonne gestion des ressources. « L’Etat est en train de mettre en place une nouvelle stratégie en matière de gestion des ressources en eau, et en particulier les réseaux d’irrigation. Cette stratégie sera fondée sur l’adoption de meilleures pratiques. Au cours des dernières décennies, la superficie des terres irriguées a reculé. L’Egypte a connu des sécheresses à répétitions, et le manque d’eau pèse lourdement. Il était donc important d’établir au plus vite un équilibre entre la consommation et les ressources et mettre en place un cadre juridique et institutionnel auquel se conformer, ainsi que des mesures plus strictes et des sanctions pour contrôler la consommation et le coût de fonctionnement. Cette loi met en place le dispositif qui permettra de promouvoir une gestion plus stricte des quotas d’eau. C’est un changement fondamental de la politique et des mécanismes de gestion de l’eau, pour relever les défis auquel ce secteur est confronté et faire face aux lacunes de l’hydrique agricole », explique Dr Yousri Khafagui, vice-ministre de l’Irrigation et président du comité de rédaction de la nouvelle loi.

En vertu de la loi, le ministère de l’Irrigation répartira les ressources en eau. Ce statut d’instance unique permettra au ministère de jouer le rôle du mandataire obligatoire dans toutes les demandes de pompage et d’utilisation de l’eau. C’est lui qui déterminera la quantité d’eau maximale autorisée pour l’irrigation d’une ressource. Il délivrera les permis nécessaires à tout travail d’aménagement ou d’entretien sur les cours d’eau ou d’extraction des eaux souterraines. « Un système de gestion volumétrique va remplacer l’ancien système basé sur la restriction des heures d’irrigation, ce qui est censé donner à l’irrigant une meilleure visibilité quant à l’usage de l’eau. Un système de comptabilisation va aussi permettre de mieux connaître les quantités d’eau utilisées dans chaque région, ce qui permettra de rationaliser la consommation de cette ressource », explique Dr Khafagui.Les activités agricoles, notamment l’irrigation, sont le principal facteur en ce qui a trait à la consommation de l’eau dans le monde. Et l’Egypte ne fait pas exception. L’ajustement de la demande en eau par les agriculteurs est une obligation collective dans un pays menacé de pénurie d’eau. « Il faut mettre en place de nouvelles pratiques de gestion dans un secteur qui gaspille trop d’eau. Il est indispensable de déterminer les quantités d’eau utilisées, et mettre en place un système de permission pour les machines de pompage de l’eau installées sur le Nil, les canaux et les principaux cours d’eau en vue d’organiser la distribution de cette ressource et s’assurer que tous les bénéficiaires obtiennent leurs parts équitablement. Chaque irrigant obtiendra un registre d’irrigation qui doit comprendre la localisation, l’origine de l’eau utilisée, le type d’installation et les relevés mensuels », ajoute Dr Khafagui.

L’avis des experts et des agriculteurs

Mais certains analystes et experts considèrent que la nouvelle loi ne tient pas compte de la spécificité de cette ressource et doit trouver un équilibre entre les notions de « propriété » et « d’usage ». Pour Abbas Charaki, professeur de géologie et de ressources hydriques à l’Université du Caire, la mise en place d’un système qui régule les ressources hydriques est infiniment complexe. « Toute démarche ou approche doit reposer sur l’engagement de l’ensemble des usagers. La situation actuelle des agriculteurs exige qu’on leur simplifie l’exercice de leur métier. Leur imposer des tarifs de 5000 L.E. pour l’installation de machines de prélèvement ou de pompage de l’eau est un fardeau injustifié », affirme-t-il.

Un avis partagé par les agriculteurs qui voient que la loi ne leur a laissé l’opportunité, ni le temps de s’adapter à la nouvelle situation et aux nouvelles contraintes. « La réglementation posera autant de problèmes qu’elle n’en résoudra. Tout manque d’eau va transformer nos terres en zones de misère. Attendre l’autorisation du ministère pour installer une machine de pompage va nous contraindre à limiter l’irrigation des terres et va forcément réduire nos quotas d’eau. Il faut intégrer les bénéficiaires de cette loi aux discussions concernant tous ces détails », s’indigne Hussein Abou-Saddam, président du syndicat des Agriculteurs.

Des difficultés qui viennent s’ajouter au scepticisme des irrigants quant aux méthodes d’évaluation des quantités d’eau. Prendre en considération les difficultés rencontrées sur le terrain par les agriculteurs est donc une priorité. « Le législateur prévoit pour tous les travaux un régime unique d’autorisation. Cela doit varier en fonction de la particularité de chaque cas, les parcelles de terre arrosées, la provenance des eaux et la quantité d’eau utilisée. La gestion des irrigants sera difficile. On ne peut pas généraliser tout en imposant les mêmes régulations à toutes les terres agricoles. Il serait plus logique de mettre en place un modèle propre à chaque région fonctionnant d’une façon plus autonome. Il faut aussi disposer d’organismes dotés de moyens efficaces qui s’appuient sur des principes de gestion communautaire », explique Dr Nader Noureddine, expert en ressources hydriques.

Les responsables au ministère affirment que l’irrigation est responsable du tarissement et de la pollution des cours d’eau et des nappes d’eau souterraine. Pour eux, les ouvrages hydriques destinés à l’irrigation se font d’une façon chaotique.

Aujourd’hui, une vue d’ensemble est peut-être le seul garant de la réussite de cette nouvelle loi. Les agriculteurs ayant financé la création et l’installation d’ouvrages de pompage et de stockage de l’eau devront payer pour avoir accès à l’eau. Leur plus grande crainte c’est la réduction des quantités d’eau autorisées et plus de frais.

Dans ce contexte technique, politique et juridique, toute gestion de l’eau doit se faire dans la concertation, seul moyen de trouver un compromis et de résoudre les conflits. L’équilibre recherché exige que l’on réfléchisse aux nouveaux rapports que l’agriculture devra entretenir avec l’eau, en conciliant deux impératifs, à savoir la sécurisation de l’eau de l’irrigation et la réduction de la pression sur cette ressource.

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