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Le Drian au Caire : Dissiper les malentendus

May Al-Maghrabi, Mercredi, 11 novembre 2020

Le chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian, était en Egypte, dimanche, où il a rencontré tour à tour le président Sissi, le ministre des Affaires étrangères et le grand imam d'Al-Azhar. Objectif : apaiser les tensions au sujet des caricatures jugées offensantes du prophète Mohamad.

Le Drian au Caire : Dissiper les malentendus
Le président Sissi et le chef de la diplomatie française ont évoqué dimanche au Caire les moyens de contrer l’extrémisme et la haine.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, s’est rendu au Caire, dimanche 8 novembre, pour une mission « d’explication et d’apaisement engagée par le président Macron vis-à-vis du monde arabe au sujet des caricatures du prophète Mohamad », indique dans un communiqué le Quai d’Orsay, la veille de sa visite. Par ailleurs, la crise libyenne, le conflit israélo-palestinien et les tensions en Méditerranée orientale ont été au menu de sa visite. Les propos du président Emmanuel Macron défendant la publication des caricatures blasphématoires du prophète avaient attisé la colère des pays musulmans où certains ont lancé des campagnes de boycott des produits français.

C’est sur fond de cette crise que Le Drian a été accueilli, au Caire, par le président Abdel-Fattah Al-Sissi, le ministre des Affaires étrangères, Sameh Choukri et le grand imam d’Al-Azhar, cheikh Ahmad Al-Tayeb. « J’ai rappelé et je rappelle ici le profond respect que nous avons pour l’islam », a déclaré le ministre français lors d’une conférence de presse avec son homologue Sameh Choukri. « Ce que nous combattons c’est le terrorisme, c’est l’extrémisme », a-t-il ajouté en assurant qu’il venait « expliquer », si besoin était, ce combat ainsi que « le combat pour le respect de la liberté de croire ».

Eliminer le discours de la haine

Ce dossier a été au centre d’une séance de pourparlers entre le président Sissi et Le Drian et à laquelle a assisté Choukri et l’ambassadeur de France au Caire, Stéphane Romatet. Selon Bassam Radi, porte-parole de la présidence, outre les dossiers bilatéraux et régionaux d’intérêt commun, les discussions se sont focalisées sur les moyens de renforcer les efforts conjoints destinés à contrer la montée de l’extrémisme et du discours de haine à la lumière des récentes tensions entre le monde musulman et l’Europe. « Le président Sissi a souligné qu’il est impératif de conjuguer les efforts visant à promouvoir les valeurs de coexistence et de tolérance entre les religions, établir les ponts de dialogue et arrêter de porter atteinte aux symboles religieux », a rapporté Radi. Rejetant catégoriquement les actes terroristes sous toutes leurs formes, le président a refusé de les attribuer à une religion, rappelant l’expérience égyptienne visant à éliminer la pensée extrémiste. Le président a affirmé que l’Egypte est prête à soutenir les efforts internationaux destinés à promouvoir la tolérance et la coexistence. De son côté, le ministre français a exprimé son « aspiration à renforcer la coopération avec l’Egypte pour lutter contre l’intolérance et l’idéologie extrémiste, surtout qu’elle représente un exemple de modération religieuse ».

Le point de vue d’Al-Azhar

Le chef de la diplomatie française s’est aussi entretenu sur ce dossier avec le grand imam d’Al-Azhar, cheikh Ahmad Al-Tayeb, qui avait vivement critiqué la France au début de la crise des caricatures jugées offensantes du prophète. Une position qu’il a réitérée fermement, dimanche, en se dressant contre « l’insulte des prophètes ». « Insulter le prophète est totalement inacceptable et nous poursuivrons quiconque manque de respect envers notre prophète devant les tribunaux internationaux », a averti le grand imam dans un communiqué publié à l’issue de la rencontre, soulignant que « l’Europe est redevable à notre prophète et à notre religion de la lumière qu’elle a introduite à toute l’humanité ». Et d’ajouter : « Je n’arrive pas à comprendre cette liberté d’expression qui permet d’offenser 2 milliards de musulmans. Je m’oppose à cette liberté qui méprise la religion ». Le grand imam a déclaré en outre que toute atteinte à l’islam nuit aussi à la France et génère la haine entre ce pays et les musulmans. Il a par ailleurs qualifié de « lucides » les déclarations du chef de la diplomatie française qui a exprimé son respect de l’islam.

Rejetant le fait que le terrorisme soit attribué à l’islam, Al-Tayeb a affirmé que les gouvernements et les peuples musulmans condamnent le terrorisme. « Moi, avec ce turban d’Al-Azhar, j'ai porté les roses sur la place du Bataclan, à Paris, pour rejeter le terrorisme », a rappelé Al-Tayeb, confirmant que les terroristes ne représentent pas l’islam et qu’il existe des extrémistes dans toutes les religions. « Arrêtez d’utiliser le terme terrorisme islamique qui nuit aux sentiments des musulmans dans le monde entier et qui est contraire à la réalité de l’islam. Au même titre, le christianisme n’est pas responsable de l’attentat de la Nouvelle-Zélande, l’islam n’a rien à faire avec ceux qui disent combattre sous sa bannière », a insisté Al-Tayeb. En revanche, il s’est dit prêt à coopérer avec la France en matière de lutte contre le radicalisme. « Avec un esprit ouvert, Al-Azhar est prêt à coopérer avec la France et l’Europe pour rectifier les faux concepts sur l’islam et lutter contre l’idéologie extrémiste », a-t-il déclaré, proposant de lancer une plateforme sur les principes de l’islam modéré. Par ailleurs, il a offert à Le Drian une copie du document de la Fraternité humaine conclu en 2019 entre Al-Azhar et le Vatican pour la promotion des valeurs de coexistence entre les religions. Un appel accueilli favorablement par le chef de la diplomatie française. « Au-delà des moyens que nous déployons pour combattre le fanatisme, il y a un combat tout aussi important à mener sur le terrain des idées. Le grand imam a proposé que nous travaillions ensemble pour approfondir cette convergence commune. Et bien évidemment, nous avons accepté », a dit Le Drian dans une courte déclaration à la presse, affirmant que les musulmans font partie intégrante de la société française.

Selon le politologue Tarek Fahmy, plusieurs raisons expliquent pourquoi la France a choisi l’Egypte en premier pour clarifier au monde arabe sa position sur les caricatures. « D’abord, l’Egypte est le siège d’Al-Azhar, la plus influente institution religieuse du monde musulman et dont la modération est reconnue par la France. Paris aspire à coopérer avec Al-Azhar pour propager les principes religieux modérés », affirme Fahmy. D’autre part, cette visite montre que la France reconnaît le poids de l’Egypte dans le monde arabo-musulman. « Le partenariat entre les deux pays reste solide d’autant plus qu’ils coopèrent déjà dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme. Dans ce contexte, il était important que les deux parties fassent le point sur cette crise qui pesait sur l’avenir de leurs relations. Ainsi, la rencontre entre le président Sissi et le ministre français a permis de clarifier les positions de chaque pays pour tuer dans l’oeuf cette crise. Alors que le président a refusé toute atteinte aux valeurs et aux symboles religieux au nom de la liberté d’expression, Le Drian a exprimé son plein respect pour l’islam, affirmant que le combat de la France est uniquement contre le terrorisme », pense le politologue. Poursuivant sa mission d’apaisement, le Drian s’est rendu après l’Egypte au Maroc.

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