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L’Egypte veut se doter d'une agence de l’espace

May Atta, Lundi, 29 août 2016

Le Conseil des ministres vient d'approuver un projet de loi prévoyant le lancement d'un programme spatial égyptien. Une initiative ambitieuse dont les chances de réussite suscitent un débat.

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En 1998 l'Egypte faisait ses premiers pas vers l'espace avec le lancement de Nile Sat 1. (Photo : Al-Ahram)

Le Conseil des ministres vient d’approuver un projet de loi visant à mettre en place le premier programme spatial du pays. Une agence spatiale sera créée dont les procédures de fonctionnement seront définies après l’approbation par le parlement du projet de loi en question.

Se doter de la technologie spatiale permettra à l’Egypte de franchir de nouveaux horizons scientifiques et technologiques, affirment les responsables du projet. Dans un communiqué, le Conseil des ministres a souligné que la création d’une agence spatiale permettra notamment à l’Egypte de « profiter de la technologie satellitaire dans le domaine de la sécurité nationale, de l’éducation, ainsi que des recherches scientifiques et météorologiques ».

D’après le projet de loi, l’agence spatiale aura pour mission d’élaborer un programme spatial national à court et à long terme, de fixer le budget nécessaire et de recruter les spécialistes et les techniciens qui y travailleront. Le projet de loi détermine aussi la manière de gérer et de financer les recherches dans le domaine spatial et définit les contours de la coopération future avec les pays les plus expérimentés dans ce domaine. En ce qui concerne les infrastructures, le projet recommande de se servir d’usines du secteur public pour fournir les matériaux nécessaires au fonctionnement de l’agence spatiale.

Un nouveau souffle

L’ensemble des acteurs du projet s’accordent à penser qu’il s’agit d’un programme ambitieux qui permettra à l’Egypte de faire une grande avancée scientifique et technologique. Ce programme spatial avait déjà été évoqué en 2013. Essam Heggy, expert spatial travaillant à l’agence américaine NASA, avait en effet annoncé que « le gouvernement prépare un projet de loi en vue de créer une agence spatiale qui étudierait entre autres les zones aquatiques et les changements climatiques ». Le projet devait être promulgué le 25 janvier 2014, mais il n’a pas vu le jour. Le changement de régime, les troubles politiques qu’a connus le pays ainsi que la crise économique actuelle sont en partie responsables de l’ajournement du projet.

Aujourd’hui, le gouvernement se dit déterminé à exécuter ce projet. Le premier ministre, Chérif Ismaïl, a annoncé qu’il présidera en personne l’agence spatiale. Optimiste sur les chances de réussite de cette expérience, Adel Yéhia, directeur du Conseil des recherches spatiales à l’Académie des recherches scientifiques et technologiques, souligne l’importance de rejoindre « l’essor spatial mondial ». Selon lui, l’Egypte est déjà en retard puisque depuis la fin de la Guerre froide, plus de 30 pays à travers le monde, dont des pays du tiers-monde, utilisent et développent la technologie spatiale pour les avantages qu’elle apporte dans de nombreux domaines. (voir encadré). Il affirme que l’Egypte dispose de ressources humaines suffisantes pour exécuter ce projet colossal. A cet égard, Yéhia rappelle qu’en 1999, l’Egypte avait créé et équipé une agence spatiale, d’une superficie de 100 feddans dans la région d’Al-Tagammoe Al-Khamès. Il indique que l’Egypte est l’un des 4 pays africains qui s’étaient dotés, dans les années 1990, d’une agence spatiale. « Le rôle de la nouvelle loi sera juste d’organiser le cadre juridique, financier et fiscal du fonctionnement de l’agence déjà installée. Ce qui signifie que nous n’avons pas besoin d’un énorme budget pour relancer ce projet puisque les infrastructures et les équipements de base existent déjà », explique Yéhia.

Tareq Abdel-Al, chef de l’unité juridique de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels, ajoute que l’un des facteurs assurant la réussite de ce programme spatial est « la présence d’ingénieurs, d’experts et de techniciens égyptiens qualifiés ». L’Egypte, en coopération avec la Russie, a reçu des documents techniques expliquant la construction de satellites. Il s’agit de 6 000 fiches techniques traduites du russe vers l’arabe. De plus, en 2002, 64 ingénieurs ont reçu, en Ukraine, une formation de haut niveau sur la construction des satellites où ils ont pu faire des essais de construction de satellites de tailles réduites. « Ce qui est nécessaire aujourd’hui c’est d’augmenter les formations de pointe et la pratique pour pouvoir relever le défi qu’est le programme spatial égyptien », évalue Abdel-Al. Il ne nie pas l’importance du projet et souligne la nécessité d’avoir un plan et une stratégie bien définis. « Les grands projets de l’Etat se heurtent souvent à l’absence de stratégies préétablies, d’études de faisabilité sérieuses et d’une bonne gestion des ressources humaines et financières. Les chances de réussite de ce projet spatial dépendent donc de tous ces points. Cela veut dire qu’il faut commencer par étudier le nombre d’ingénieurs et de techniciens dont a vraiment besoin le projet, le budget nécessaire à court et à long terme et quels sont les moyens de l’assurer », conclut Abdel-Al.

Etapes importantes

Cet avis est partagé par Mohamad Bahaeddine Argoun, ancien directeur du programme spatial et directeur du satellite égyptien « Sat 1 ». « On dispose déjà d’un programme lancé en 1999 et il serait favorable de reprendre le programme là où il s’était arrêté. Malheureusement, faute de moyens et d’une nouvelle loi réglementant le travail, il n’a été achevé et traîne toujours », indique Argoun. Il rappelle que ce programme se compose de trois objectifs, un a été réalisé, et deux sont en supsens : Le premier est le transfert de la technologie spatiale nécessaire pour construire un satellite avec l’aide technique d’un pays développé. Objectif qui a été atteint avec le lancement, en 2007, d’Egypte Sat 1 puis arrêté en 2010. C’est en coopération avec l’Ukraine que ce satellite a été construit pour un budget d’environ 10 millions de dollars. « Les deux autres objectifs qui ont été suspendus sont la construction d’un satellite 100 % égyptien censé être Egypte Sat 2, ainsi qu’un autre Desert Sat, qui devait avoir pour mission d’explorer et de photographier les déserts de la région pour découvrir les sources d’eaux et les ressources naturelles du pays », précise Argoun. Il explique qu’à cause du manque de financement et de l’absence d’un cadre juridique, le programme s’est arrêté en 2010. La majorité des ingénieurs et des experts, qui ont contribué à la construction d’Egypte Sat 1, sont partis à l’étranger. « Il s’agissait pour être exact de 120 experts. Mais je suis certain que si l’Egypte relance son programme spatial, ces experts n’hésiteront pas à revenir travailler ici. Moi-même j’étais professeur à l’Université du Wisconsin aux Etats-Unis, et lorsque l’Etat m’a demandé de contribuer au programme spatial, je suis revenu immédiatement », relate Argoun.

Pour sa part, Mohamad Medhat Mokhtar, président de l’Autorité nationale de la télé-observation et des sciences de l’espace (NARSS) au Caire, fait savoir qu’au début 2016, la Chine a fourni des aides techniques et financières à l’Egypte pour fabriquer un premier satellite localement. Il s’agissait d’Egypte Sat 2 qui devrait être lancé en 2019. Toutes les données laissent à penser que l’Egypte est capable de relancer son projet spatial. « La présence des infrastructures de base, la coopération technique avec la Chine ainsi que les spécialistes formés à l’étranger sont des éléments prometteurs », affirme Mokhtar. Il rappelle qu’outre la coopération technique, la Chine s’est engagée à apporter une aide de 50 millions de dollars au projet spatial d’Egypte Sat 2. Les experts estiment donc que l’Egypte ne manque pas de ressources. Adel Yéhia, lui, conclut que l’agence spatiale a besoin d’une stratégie à long terme de 40 ans et d’un budget assurant la poursuite des travaux : « Le grand danger reste toujours le manque d’organisation entre les différentes institutions de l’Etat. Il existe plusieurs instances qui travaillent sur d’autres programmes spatiaux. L’idéal serait d’unifier nos efforts en faveur d’un seul programme ».

A quoi sert la technologie spatiale ?

L’application de la technologie spatiale reste encore peu connue du grand public. Pourtant, les spécialistes font savoir que les usages de cette technologie sont très divers et touchent à plusieurs domaines de la vie quotidienne. A titre d’exemple, les photos prises par les satellites peuvent aider à connaître exactement la superficie des terrains cultivés dans le pays, ainsi que la rentabilité exacte du feddan. Ce qui fournit une base informatique permettant d’avoir une connaissance précise des performances agricoles et de les améliorer. La technologie spatiale sert aussi à recenser les zones d’eau potable, les puits dans le désert ou encore les mines et les ressources naturelles.

Les schémas météorologiques obtenus par les satellites sont utilisés pour guider et orienter les bateaux et les avions. La technologie est aussi un outil important utilisé dans le domaine de la médecine, de l’environnement et du recyclage des déchets. Les travaux de la NASA ont permis de faire des avancées importantes dans le domaine médical concernant par exemple les analyses de sang instantanées, les régulateurs de rythme cardiaque et les prothèses. De plus, le système de photographie spatiale a été réutilisé dans les appareils radiographiques médicaux. Dans le domaine du textile, la technologie spatiale a aussi été utilisée dans la fabrication d’un tissu spécial utilisé par les astronautes et les personnes travaillant dans des centrales nucléaires. Enfin, c’est aussi grâce aux recherches effectuées par la NASA que la technologie spatiale est exploitée aujourd’hui pour développer la fabrication des cellules solaires.

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