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Hafez Ghanem : La croissance doit atteindre tout le monde et pas une classe ou un groupe spécifique

Salma Hussein, Lundi, 23 mars 2015

Vice-président de la Banque mondiale pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, Hafez Ghanem se prononce sur les efforts de relance économique en Egypte.

Hafez Ghanem

Al-ahram hebdo : Quelle est la nouvelle stratégie de la Banque mondiale envers l’Egypte ?
Hafez Ghanem : Lors de la conférence économique de Charm Al-Cheikh, j’ai constaté une volonté chez la communauté internationale de soutenir l’Egypte. On reconnaît le fait que la stabilité et le développement de l’Egypte sont nécessaires pour la stabilité et le développement de la région, voire du monde entier. Pour commencer, la Banque mondiale accroîtra son soutien financier à l’Egypte : actuellement à hauteur de 500 millions de dollars par an, il devra passer à 1,2 milliard de dollars, soit plus du double. Dans le cadre de cette stratégie, nous nous appuyons sur le concept d’inclusion de façon à ce que la croissance et le développement touchent les plus pauvres.

— La Banque mondiale a mené des négociations avec des acteurs non étatiques afin de forger sa stratégie pour les années à venir. Qui avez-vous consulté ?
— C’est la tradition maintenant. Pour élaborer une stratégie, la Banque mondiale, rencontre des groupes de citoyens susceptibles d’être affectés par nos projets, des représentants de la société civile, des jeunes, des femmes, des professeurs, etc. Normalement, nous rencontrons aussi des partis de l’opposition.

— Vous avez parlé de croissance inclusive en Egypte. Comment votre nouvelle stratégie peut-elle l’assurer ?
L’Egypte a réalisé des taux de croissance assez élevés dans le passé ; la croissance moyenne était de 5 % entre 2000 et 2010, avec des taux atteignant 7 % certaines années. Cependant, beaucoup de gens ont eu le sentiment d’être délaissés. Ils n’ont pas senti que cette croissance a amélioré leur vie. L’inclusion veut dire que la croissance doit atteindre tout le monde et pas une classe ou un groupe spécifique. Elle implique aussi l’élargissement de la classe moyenne en permettant aux couches pauvres d’y accéder. Aussi la classe moyenne est-elle importante pour la croissance, car en sortant de la pauvreté pour faire partie de la classe moyenne, les gens commencent à consommer plus de biens et de services, ce qui active l’économie. L’inclusion horizontale, au niveau géographique, est aussi une nécessité pour l’Egypte. Les écarts entre les zones urbaines et rurales sont immenses. La pauvreté dans les zones rurales est deux fois plus importante que dans les zones urbaines : 85 % de la population extrêmement pauvre, ceux qui vivent avec moins de 1,2 dollar par jour sont en Haute-Egypte. L’inclusion doit également s’étendre aux femmes dont seulement 25 % participent à la main-d’oeuvre active en Egypte, un taux parmi les plus bas au monde. Les jeunes femmes sont cinq fois frappées par le chômage que les jeunes hommes, leurs salaires sont aussi inférieurs ...

— L’ancienne élite des affaires est toujours au devant de la scène, imposant les mêmes barrières devant la pénétration de nouveaux compétiteurs et réduisant du coup les chances de créer de nouveaux emplois et d’accroître la compétition, cela ne vous inquiète-t-il pas ?
— C’est là où la réforme institutionnelle et la bonne gouvernance deviennent importantes. Il faut mettre en place un système transparent et assurer une voix et une possibilité de recours aux gens lésés par le gouvernement. C’est ainsi qu’on évite qu’une poignée de poids lourds du business pratique un monopole et barre la route aux autres. Il ne s’agit pas de critiquer des personnes en particulier, il faut plutôt s’intéresser à mettre en place un système qui valorise l’innovation, l’introduction de nouvelles technologies, etc. pour que l’accès aux nouveaux marchés ne soit pas réservé aux plus connectés.

Hafez Ghanem
L'éducation, mot-clé de la compétivité.

— Croyez-vous que le gouvernement égyptien soit sur le bon chemin ?
— J’espère, mais nous ne sommes là pour juger les gouvernements mais plutôt pour les aider à réaliser leurs objectifs. Le gouvernement égyptien nous a affirmé sa volonté d’entreprendre une réforme institutionnelle. Comme d’autres pays qui en sont passés pas là, prenons l’exemple de l’Indonésie, la Malaisie, le Brésil ou le Mexique, l’Egypte devra avancer sur le chemin de la réforme institutionnelle et la bonne gouvernance. Nous n’avons donc pas besoin de réinventer la roue. Nous pouvons voir comment les autres pays ont fait. En tout cas, on ne peut pas résoudre de tels problèmes du jour au lendemain, car tout changement nécessite d’abord un changement de mentalités et de la façon dont les gens fonctionnent. Il suffit d’être sur le bon chemin, et de notre côté, nous faisons de notre mieux pour aider.

— Est-ce que les efforts du gouvernement dans les domaines de l’éducation et de la santé sont suffisants ?
Je vais étendre la question à tout le monde arabe où les avancées sont surtout quantitatives : beaucoup d’enfants vont à l’école et une bonne proportion continue jusqu’à l’université. Cependant, la qualité manque cruellement. Beaucoup de jeunes diplômés ne trouvent pas de travail parce qu’ils ne sont pas assez compétitifs. Nous apprenons à nos enfants les compétences qui étaient requises au XXe siècle, alors que nous sommes en 2015. De même, nous avons des médecins et des hôpitaux et le traitement est souvent gratuit, mais la qualité des services offerts fait défaut. Le vrai défi est d’améliorer la qualité et cela est lié à l’inclusion.

— Est-ce que la Banque mondiale est impliquée dans ces domaines en Egypte ?
— Oui, mais moins que je l’aurai souhaité. Nous avons signé un mémorandum d’entente avec la Banque islamique de développement dans le cadre d’une coopération dans ce qu’on appelle désormais « l’éducation pour la compétitivité ». Je souhaite que l’on accorde cette fois plus d’importance à la qualité. Cela dit, tous nos projets auront aussi une composante liée à la réforme institutionnelle.

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