Samedi, 25 mai 2024
Dossier > Dossier >

Le cri silencieux des journalistes égyptiens

Mohamed Abdel-Hady, Mardi, 04 décembre 2012

Plusieurs chaînes de télévision et journaux privés se sont tus pour une journée. Ils protestent contre la déclaration constitutionnelle, les atteintes à la liberté de la presse et la volonté des Frères de soumettre les publications à leur contrôle.

Dans un contexte de crise, onze journaux privés se sont tus, mardi, en protestation contre la déclaration constitutionnelle élargissant les pouvoirs du président et face à une Constitution qui est loin de faire l’unanimité.

La veille, plusieurs journaux égyptiens avaient commencé à durcir le ton en exprimant avec véhémence leur rejet du projet de Constitution qui, malgré la division qu’il provoque, sera soumis à référendum le 15 décembre. Ils titraient simultanément : « Non à la dictature ». Une caricature montrant un journal sous des traits humains, menotté dans une cellule, a été publiée à la une de plusieurs journaux dont Al-Watan, Al-Wafd et Al-Masry Al-Youm, avec en légende « La Constitution qui supprime des droits et menotte la liberté ».

Les chaînes CBC, Dream et ONTV ont également décidé de ne pas diffuser de programmes mercredi 5 décembre.

Lors d’une réunion cette semaine, les rédacteurs en chef des journaux et les représentants des chaînes télévisées ont dénoncé d’un commun accord un « coup d’Etat » contre les objectifs de la révolution. Ils ont affiché leur solidarité avec les juges et ont rejeté le projet de Constitution et la déclaration constitutionnelle.

Parallèlement, le conseil du syndicat des Journalistes a tenu une réunion en urgence, samedi dernier, lors de laquelle il a apporté son soutien aux journaux en grève. Les membres du conseil ont, en outre, décidé de déférer le président du syndicat, Mamdouh Al-Wali, réputé proche des Frères, devant une commission disciplinaire, pour avoir enfreint la décision syndicale, prise à l’unanimité le 20 novembre, de boycotter les séances de l’assemblée constituante.

Cette décision visait à protester contre les atteintes aux libertés publiques et à la liberté d’expression, inscrites dans le projet de Constitution. Pour sa part, Al-Wali se défend en avançant que « le quorum de l’assemblée générale convoquée la semaine dernière n’a pas été atteint. Les résolutions prises par cette assemblée sont par conséquent illégales ».

Les islamistes fortement critiqués

Depuis l’arrivée au pouvoir du régime islamiste, accusé de placer les siens dans les médias officiels, les journalistes s’inquiètent de perdre la marge limitée de liberté chèrement acquise sous l’ancien régime et souhaitent renforcer et étendre leurs acquis. Ils réclament ainsi la levée de la tutelle exercée par le Conseil consultatif et le ministère de l’Information, respectivement sur les journaux et les chaînes publiques, et militent pour l’amendement des articles 215 et 49 qui compliquent les modalités de création de nouveaux journaux.

Mais ce qui inquiète avant tout les journalistes, c’est l’ambiguïté de certains articles dans la nouvelle Constitution, qui prévoient leur incarcération ou la fermeture des journaux pour des délits de presse.

Se taire pour protester

Pour Hicham Younès, membre du conseil du syndicat des Journalistes, « suspendre la parution d’un journal est un mode de pression efficace qui peut mettre le régime dans l’embarras tout en lui adressant un message. Il s’agit de lui dire : nous rejetons vos politiques ».

Pour Mohsen Hosni, journaliste du quotidien indépendant Al-Masry Al-Youm, « cette décision de grève est un outil de pression à la double dimension intellectuelle et sociale. Il favorise, auprès de la population, une prise de conscience des enjeux politiques majeurs ».

« C’est un mode de protestation civilisé qui peut avoir un écho à l’intérieur comme hors des frontières », renchérit le journaliste Saad Hagras. « Les journalistes sont unis, ils veulent se faire entendre par tous les moyens contre la déclaration constitutionnelle et le projet de Constitution qui détruit les fondations de l’Etat moderne ».

Réagissant à cette décision, le président de la radiotélévision d’Etat, Ismaïl Al-Chechtaoui, estime que les considérations ne sont pas les mêmes pour les chaînes publiques et privées. « Celles-ci peuvent choisir d’exprimer leur mécontentement par une suspension des programmes. Pour nous, c’est différent : les chaînes publiques appartiennent au peuple et non à des individus qui peuvent agir à leur guise ».

Pour le secrétaire général adjoint du Conseil suprême de la presse, Qotb Al-Arabi, cette décision de grève est prise sur la base d’informations erronées. « Les journalistes ont acquis des droits inédits dans la nouvelle Constitution. La liberté de la presse n’a pas reculé. J’invite les dirigeants des chaînes et des journaux privés à relire le projet de Constitution, où ils pourront constater des avancées concernant le libre accès à l’information, l’interdiction de dissoudre les syndicats, le lancement de nouveaux journaux et la création d’une autorité nationale pour la presse et les médias permettant de sortir de la tutelle du Conseil consultatif ».

Mais comme c’est le cas pour de nombreuses autres clauses relatives aux libertés publiques et à la démocratisation du système politique, le nouveau texte est soupçonné de prendre d’une main ce qu’il donne de l’autre.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique