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Cocktail explosif au Yémen

Abir Taleb avec agences, Mardi, 10 février 2015

Après le rejet de leur dernier coup de force, les Houthis ont entamé lundi dernier un nouveau dialogue avec les parties yéménites sous l'égide de l'Onu. Mais la situation reste extrêmement risquée.

Les Houthis
Les Houthis ont cédé à la pression en acceptant de renouer avec les autres partis yéménites. (Photo: AP)

C’est en position de force, malgré les craintes d’iso­lement, que les Houthis se sont résolus à partici­per, depuis lundi dernier, à un dialo­gue parrainé par l’Onu. Un dialogue dont on n’attend pourtant pas grand-chose. « Je souligne la nécessité pour tous les dirigeants politiques de prendre leurs responsabilités et de parvenir à un consensus pour sur­monter l’impasse politique », a lancé l’émissaire de l’Onu, Jamal Benomar, en appelant à « une solution paci­fique ».

Mais M. Benomar tente l’impos­sible. Malgré leur isolement, il est difficile de voir les Houthis céder, maintenant que leur emprise sur le pays est quasi générale. Entrée dans la capitale, Sanaa, en septembre der­nier, cette milice armée issue de la minorité zaïdite a pris fin janvier dernier le contrôle du palais prési­dentiel et des autres institutions de l’Etat, poussant à la démission les chefs de l’Etat Abd-Rabbo Mansour Hadi, et du gouvernement, Khaled Bahah, placés en résidence sur­veillée. Vendredi dernier, la milice a franchi un nouveau pas dans son emprise du pays.

En 24 heures, les Houthis ont annoncé la dissolution du Parlement et la formation d’une commission de sécurité qui gérera les affaires du pays jusqu’à la mise en place d’un Conseil présidentiel qui sera chargé de former un gouvernement pour une période de transition de deux ans dans ce pays. Dans un discours télé­visé depuis le fief des Houthis dans la province de Saada (nord), leur chef Abdel-Malek Al-Houthi a expliqué que la mise en place de ces institu­tions était destinée à remédier à la vacance du pouvoir. « Cette initiative historique et responsable est dans l’intérêt du pays, car elle a comblé un vide politique (...) destiné à plon­ger le pays dans le chaos », invitant ses adversaires politiques, y compris le mouvement séparatiste sudiste à « se joindre à la marche du peuple et à rectifier leurs politiques ».

Mais ce coup de force a été rejeté aussi bien à l’extérieur qu’à l’inté­rieur: l’ensemble des partis poli­tiques yéménites— y compris par le parti de l’ex-président Ali Abdallah Saleh, devenu pourtant l’allié des Houthis et le parti isla­miste Al-Islah, l’ont dénoncé, alors qu’à l’étranger, le coup de force a été qualifié de « coup d’Etat » par les pays du Golfe (voir encadré), et a été vivement critiqué par Washington, pour qui le Yémen est un important allié dans la lutte contre le réseau extrémiste Al-Qaëda. Quant au patron de l’Onu, Ban Ki-moon, en visite à Riyad dimanche, il a réclamé que le président Hadi soit « rétabli dans sa légitimité », en s’inquiétant de la « détérioration» de la situation dans le pays.

Les limites de l’emprise des Houthis

Il y a en effet de quoi s’inquiéter au Yémen. Si les Houthis ont, en quelque sorte, cédé à la pression en acceptant de renouer le dialogue avec les autres parties yéménites, cela ne signifie en rien que c’est la voie vers une sortie de crise. La donne est en effet complexe. D’un côté, concrètement parlant, il n’y a aucun doute que les Houthis domi­nent sur le terrain. De l’autre, leur emprise est loin de créer un équi­libre des forces. Ils contrôlent la capitale et ses sièges les plus impor­tants, mais pas la totalité du pays. Et il ne faut pas oublier que le Yémen a une société fortement tribale, où l’appartenance au « groupe » (reli­gieux ou ethnique) est d’une impor­tance primordiale.

Ainsi, dans la province pétrolière de Marib, à l’est de Sanaa, des chefs de puissantes tribus sunnites, farou­chement opposées aux Houthis, et le commandement régional de l’ar­mée ainsi que celui de la police, « se concertaient sur les moyens de faire face à toute éventualité », a déclaré à l’AFP le vice-gouverneur, Abdel-Wahed Namrane. Cette mobilisation fait suite à des infor­mations selon lesquelles les Houthis entendent avancer dans Marib « au nom de la lutte contre Al-Qaëda », fortement implantée dans cette pro­vince, selon des habitants.

Justement, la présence d’Al-Qaëda n’est pas à négliger et risque d’entraîner les Yéménites dans un conflit confessionnel entre chiites et sunnites. Et il y a aussi l’affaire sudiste. Depuis le coup de force de vendredi dernier, la tension est vive dans le sud et le sud-est du Yémen où les autorités locales ont annoncé ne pas reconnaître le pouvoir des Houthis. Selon leur communiqué, ce rejet est partagé par les forces armées et de sécurité dans les pro­vinces d’Aden, Abyane, Lahj, Chabwa, Dhaleh et Hadramout. D’intenses tractations s’y poursui­vent, impliquant notamment le Mouvement sudiste, dont une fac­tion milite pour une sécession du sud du pays.

Un cocktail explosif qui pousse vers une intensification de la crise. « Les Houthis ne peuvent pas gou­verner à eux seuls le Yémen. Ils ne contrôlent que trois provinces du nord: Sanaa, Amrane et Saada », a ainsi noté l’analyste yéménite Ali Al-Bakaly, cité par l’AFP. « Les autres provinces leur échappent. S’ils tentent de s’y imposer, ils pro­voqueront une guerre civile », a-t-il ajouté. Dans le pays où la popula­tion est fortement armée, les pires conséquences sont à prévoir.

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