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Divorce  : Une webradio pour les femmes en détresse

Manar Attiya, Mardi, 10 février 2015

Sur le web, Radio pour les divorcées, une première en Egypte, connaît le succès depuis son lancement. Sa fondatrice, qui tenait à l’origine un blog sur les questions conjugales, a réuni une solide équipe pour des émissions variées. Focus.

Divorce
Radio pour les divorcées a conquis 15 000 auditrices non seulement en Egypte, mais aussi au Liban et au Maroc.

« Si tu veux quitter ton mari ou demander le divorce, branche-toi sur Internet… Tu résoudras peut-être tes problèmes conjugaux, ou tu pourras prendre la décision de divorcer. Si tu veux participer à notre émission, rejoins le groupe de notre radio en ligne sur Facebook et Twitter, ou va sur motalakatradio.com», lance l’animatrice de la station. C’est depuis un petit appartement du quartier d’Al-Haram à Guiza que cette station diffuse ses programmes. Ecouteurs aux oreilles, elle s’apprête à commencer son émission.

Motalakatradio (radio pour les divorcées) est une station en ligne indépendante qui a très vite gagné du succès. En quelques mois, elle a conquis 15000 auditrices non seulement en Egypte, mais aussi au Maroc et au Liban. Ces femmes répudiées, voire marginalisées, trouvent pour la première fois en Egypte un espace d’expression. L’objectif de cette radio sur Internet est d’attirer toutes celles qui envisagent le divorce et celles qui ont des problèmes après une séparation.

Radio pour les divorcées, en ligne depuis fin 2014, est le fruit d’une idée simple qui a trotté dans l’esprit de sa fondatrice quelques mois après avoir obtenu le divorce. Mahassen, jeune employée de 35 ans, originaire de Charqiya (Delta), a décidé d’attirer l’attention sur les défis que rencontrent les femmes divorcées. « Après mon divorce, j’ai eu le sentiment de devenir, tout d’un coup, la cible des regards réprobateurs et médisants. D’autant plus que je viens d’un village situé à Charqiya où les idées conservatrices sont toujours très ancrées. En effet, la société a tendance à exclure les divorcées et assimile la rupture du mariage à une honte pour la famille », explique-t-elle.

Combattre les préjugés, tel est le défi de Mahassen. « Notre société fait porter à la femme la plus grande part de responsabilité dans le divorce. La femme aurait ainsi tort, la femme serait mauvaise et la cause de l’effondrement du foyer. C’est pourquoi, en général, la divorcée est rejetée par la communauté », ajoute-t-elle.

Au départ, sur son blog, Mahassen écrivait beaucoup sur la question du divorce. Par ce biais, elle a pu faire la connaissance de dix autres femmes qui sont devenues, par la suite, l’équipe de cette radio spécialisée. Cette équipe est constituée d’une quinzaine de femmes, la plupart des divorcées, venues des quatre coins du pays. Quatre d’entre elles habitent au Caire, d’autres à Mansoura, à Mahalla, à Tanta et à Assouan.

« Traite-moi bien », tel est le nom d’une émission présentée par l’animatrice Rania Al-Guébali, originaire de Mahalla, dans le Delta du Nil. Elle reçoit un appel de l’auditrice Héba, d’une voix douce et sereine. A 29 ans, cette jeune femme a quitté le domicile conjugal après quelques mois de vie commune. Mariée avec un comptable issu d’une bonne famille, Héba n’a pas supporté l’attitude de son époux. « Il passait son temps à m’humilier, il n’assumait aucune responsabilité et en plus, je viens d’apprendre qu’il a eu des maîtresses », raconte-t-elle. Héba a donc demandé le divorce. Durant la pause, l’animatrice diffuse une chanson de Mohamad Mounir Banat (les filles) qui décrit les conditions des femmes dans la société égyptienne.

Cette émission fait partie de 21 programmes diffusés par cette radio. Les thèmes changent, les invités aussi. Dans l’émission Journée d’une divorcée, l’animatrice n’est autre que la psychologue Hanane Abdel-Fattah, également consultante en développement personnel. Elle discute avec les auditrices des traumatismes psychologiques pouvant résulter d’un divorce, en donnant des informations utiles sur la manière dont une femme divorcée peut subvenir aux besoins de ses enfants, tout en continuant à vivre décemment. L’émission Avant de dire je divorce est destinée à aider les femmes à mûrir leur décision, et Sincèrement vôtre se penche sur les problèmes et conflits qui surgissent après la séparation.

Propagation des smart phones

Le succès de cette webradio s’explique par la propagation des smart phones au sein de la population. « Un portable à la portée de tous signifie aussi une radio pour tout le monde », avance la fondatrice de la station Mahassen Saber. Selon elle, les gens préfèrent écouter des émissions que lire des articles. « Je peux donc toucher un public plus vaste, mais aussi plus varié en termes d’âges et d’origines sociales », explique-t-elle.

La station de radio entend aider les femmes divorcées en les poussant à concrétiser leurs décisions, tout en surmontant les obstacles sociaux. Ces femmes peuvent raconter librement leurs problèmes et essayer de les résoudre avec l’équipe et les invités. « Nous démontrons que si la femme demande le divorce, c’est parce qu’elle n’a pas d’autre choix », explique Hanane Abdel-Fattah.

Le cas de Rania Al-Sayed, directrice de la station, en est une preuve. Issue d’une famille aisée, elle vient tout juste de divorcer. Elle a rencontré son mari par hasard, au bord de la mer à Alexandrie. Un coup de foudre et ils se sont mariés. Ce n’est que quelques mois après leur union qu’ils se sont aperçus qu’ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. « Je ne savais pas qu’il m’avait épousée uniquement pour se venger de son ex-petite amie qui l’avait quitté pour un autre », dit-elle les larmes aux yeux.

Radio pour les divorcées est la seule à s’intéresser aux problèmes des divorcées dans le pays. Ses responsables assurent que l’entreprise dispose d’un petit budget. « Nous ne rencontrons pas de problèmes d’ordre financier. Louer un site web ne coûte pas plus de 800 L.E. par an. Louer de petits appartements en province pour l’accueil des invités le temps d’une émission coûte 3000 L.E. par mois. De plus, toutes les animatrices et membres de la radio sont des bénévoles », lance la fondatrice.

Radio pour les divorcées fait son apparition alors que le taux de divorce est en recrudescence. En 2013, l’Egypte a enregistré 162583 cas de séparations contre 155621 en 2012, selon les chiffres de l’Agence centrale pour les statistiques (CAPMAS). 4 795 jugements de divorces sont prononcés annuellement dans le pays. 42% des cas de divorce ont lieu durant les quatre premières années de mariage. 34% des cas divorcent lors de la première année de mariage, et 12,5% le font la deuxième année.

Amira, avocate et présentatrice de l’émission Incomprise, confirme que le divorce est en hausse. Elle a pu observer que la plupart des divorcées ont entre 30 et 35 ans. Dans 80% des cas, ce sont les hommes qui prennent l’initiative de divorcer, car ils peuvent se séparer de leur épouse facilement et sans conditions.

Depuis l’amendement de la loi sur le divorce voté en 2000, les Egyptiennes peuvent aussi divorcer sans demander l’accord de leur mari, c’est ce qu’on appelle Al-Kholea : la femme renonce alors à tous ses droits financiers et rend la dot apportée par le mari. Si l’épouse réclame ses droits financiers, elle doit s’armer de patience: le divorce en cas de faute du mari, pour violences conjugales par exemple, est extrêmement difficile à obtenir. La femme doit, en effet, apporter un nombre conséquent de preuves et de témoignages.

Nouvelle relation

Sur motalakatradio.com, certains programmes tentent de guider la femme divorcée dans sa nouvelle relation avec son ex-mari, d’autres abordent les problèmes avec les enfants après la séparation. Dans la plupart de ces émissions, l’équipe invite des experts pour évoquer les problèmes de couples, y compris dans leur vie intime. Chaque intervenant s’appuie sur ses compétences professionnelles d’avocat ou de psychologue pour donner des conseils aux femmes. C’est l’heure de l’émission Hamati fi beiti (ma belle-mère est chez moi). Au cours de cette émission de 20 minutes, l’animatrice tente de donner des conseils aux jeunes mariées sur la façon de se comporter avec leurs belles-mères.

Et si 90% des émissions sont consacrées aux femmes divorcées, l’équipe de cette station présente une fois par semaine une émission sur les hommes divorcés intitulée Journal d’un divorcé. Dans cette émission, l’animatrice confie que les hommes aussi vivent le divorce comme un moment douloureux de leur vie. « La période post-divorce peut être, aussi bien pour la femme que pour l’homme, très difficile à supporter. Ces couples séparés ressentent que leur vie entière est bouleversée et que la tristesse les envahit », explique Mahmoud Abdallah, photographe et faisant partie de l’équipe de cette station.

« Si votre femme vous manque encore, n’hésitez pas à nous contacter pour connaître les méthodes et comportements à adopter », conseille Mahmoud. Il assure toutefois que, selon lui, cette station n’encourage pas le divorce. C’est la raison pour laquelle il continue à y travailler.

Car d’autres voient d’un mauvais oeil l’idée de cette station radio. « Je suis tout à fait contre cette station. Je suis même contre ce nom Radio pour les divorcées. Dans un pays musulman conservateur, une station pareille risque d’encourager les femmes à demander le divorce. A mon avis, c’est un phénomène négatif », s’insurge Magdi Abdel-Hamid, auditeur de cette station qui aimerait que les thèmes abordés par la station changent.

« Au lieu de présenter des émissions sur le divorce, il faudrait en faire d’autres qui sensibilisent l’opinion sur l’institution du mariage, montrer que cela vaut la peine de s’investir dans la construction de relations durables pour les couples mariés. Il faudrait sensibiliser les mariés à développer de bonnes relations entre eux », espère-t-il.

Pour le moment, la radio se donne pour mission d’aider les couples dans l’impasse à s’en sortir.

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