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L'Egypte déclare la guerre au terrorisme

May Al-Maghrabi, Lundi, 02 février 2015

Après les attaques terroristes au nord du Sinaï, l’armée lance une vaste opération militaire dans la région. Face à la puissance des attentats, les autorités se mobilisent.

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(Photo : Reuters)

40 morts et plus de 89 blessés dont des civils: c’est le lourd bilan des attaques terroristes qui ont visé, jeudi dernier, les forces armées au nord du Sinaï. Une recrudescence alarmante du terrorisme qui a poussé Abdel-Fattah Al-Sissi à écourter sa visite en Ethiopie, pour coordonner une contre-offensive.

Jeudi soir, à Al-Ariche, des terroristes ont attaqué plusieurs installations de l’armée, en se servant de voitures piégées, bourrées d’explosifs. L’opération a commencé par l’usage des voitures piégées qui ont attaqué la brigade 101 de l’armée, à Al-Ariche. Les forces armées ont eu un accrochage avec les agresseurs qui ont lancé une roquette sur un dépôt d’armes, causant des dommages dans un quartier habité.

Quelques minutes plus tard, des tirs de roquettes ont frappé un complexe hôtelier proche, où sont logés des officiers. En parallèle, des barrages de sécurité ont été attaqués à la roquette et à l’arme automatique dans les villes de Cheikh Zowayed et de Rafah.

Dans un communiqué, l’armée a déclaré que ces attentats avaient été orchestrés, en représailles aux opérations menées par les forces de sécurité contre les terroristes et la faillite des Frères musulmans à mobiliser la rue à l’occasion de l’anniversaire de la révolution du 25 janvier.

Le groupe Ansar Beit Al-Maqdes, plus important groupe terroriste dans le Sinaï qui s’est rebaptisé « les partisans de Wilayet Sina », a revendiqué l’attentat. (Voir enc.).

Selon le général Ahmad Ragaï Atiya, fondateur de la brigade 777 de la lutte anti-terroriste, cette série d’attentats est la plus meurtrière depuis trois mois, mais aussi la plus sophistiquée jamais menée dans la péninsule. Fin octobre 2014, 30 soldats avaient été tués à Karam Al-Quawadis, à Al-Ariche, lors d’un attentat suicide à la voiture piégée et aux armes lourdes sur un campement militaire. Les autorités ont décrété la prolongation de l’état d’urgence pour trois mois supplémentaire.

« Cette récente opération était quasi militaire. Les terroristes ont simultanément réalisé une série d’attaques et d’attentats contre Al-Ariche et Rafah, en passant par Cheikh Zowayed. La concordance et le mode d’exécution des attaques, visant des installations sécuritaires par des voitures piégées et des armes lourdes, dévoilent une sophistication croissante des modes opératoires de ce groupe. D’autant plus qu’elle met au jour l’arsenal d’armes, encore en possession des groupes extrémistes dans la péninsule », explique le général Atiya.

Selon lui, les enquêtes prouveront que des services de renseignements étrangers étaient derrière cette attaque et avaient fourni les informations nécessaires aux groupes terroristes. « Le groupe Ansar Beit Al-Maqdes n’est pas la seule partie impliquée dans cette attaque. Ces groupes sont utilisés par les Frères et leurs alliés à l’extérieur. Il est aussi fort probable que ces voitures piégées se soient infiltrées dans le Sinaï par bande de Gaza à travers les tunnels », ajoute- t-il.

Vives condamnations

Vendredi, la scène était macabre lors des funérailles militaires organisées pour les victimes de ces actes terroristes. Le premier ministre, le ministre de la Défense et celui de l’Intérieur ainsi qu’un grand nombre de hauts responsables ont participé aux funérailles, présentant leurs condoléances aux familles de victimes.

Les partis politiques, l’institution d’Al-Azhar, l’Eglise ainsi que tous les syndicats ouvriers et autres ont condamné ces attentats et affiché leur soutien à l’armée dans sa guerre contre le terrorisme. L’Onu, les Etats-Unis, la Russie, la France, l’Angleterre, l’Arabie Saoudite et d’autres pays arabes et occidentaux ont aussi affiché leur soutien à l’Egypte, face à cette vague terroriste.

Selon le politologue Moustapha Elwi, le timing de ces attaques terroristes, alors que le pays se prépare à la conférence économique prévue en mars prochain et pendant la participation du président Al-Sissi à la réunion de l’Union Africaine, n’est pas un hasard. « Les Frères et leurs alliés ont perdu tout soutien politique et populaire et cherchent à faire échouer cette conférence, ainsi que les élections parlementaires. Même si ces attentats sont revendiqués par Ansar Beit Al-Maqdes, les Frères y sont impliqués ».

Renforcement militaire

Face à cette recrudescence du terrorisme au Sinaï, l’Etat promet une lutte sans merci. Même si le président Al-Sissi a estimé, samedi, que ce combat serait long et difficile, il s’est engagé à le mener jusqu’au bout. « Le pays affronte la plus puissante organisation secrète du monde. Ils ont déjà menacé les Egyptiens: ou on vous gouverne ou vous tue! Aujourd’hui, c’est par les Egyptiens et avec les Egyptiens qu’on poursuivra la lutte contre le terrorisme qui n’entravera pas le processus politique », a déclaré Al-Sissi, accusant les Frères musulmans d’être derrière ces attentats.

« Nous n’abandonnerons le Sinaï à personne. Le Sinaï sera aux Egyptiens et nous mourrons pour le défendre », a-t-il affirmé. Al-Sissi a annoncé la mise en place d’un « commandement militaire unifié », chargé exclusivement de la lutte contre le terrorisme dans le Sinaï. Elle sera présidée par le chef d’Etat-major Ossama Askar, chef de la troisième armée.

Cette décision, d’après l’expert militaire Ahmad Abdel-Halim, dévoile un changement radical dans la future stratégie militaire de la lutte contre le terrorisme. Il explique que ce commandement unira la direction de la deuxième et de la troisième armée du Canal. « La présence d’une direction unifiée est une mesure prise lors de guerres. Elle permettra de conjuguer les efforts et les plans de la lutte contre le terrorisme. Elle facilite à titre d’exemple le réaménagement du déploiement des forces, en fonction de la situation et la coordination des informations stratégiques entre les différents services de renseignements ».

Parallèlement, l’armée mène depuis une semaine une vaste opération militaire dans le nord du Sinaï. Des forces aériennes et terrestres participent à cette opération qui cible les fiefs terroristes à Rafah et Cheikh Zowayed. Les forces armées ont fermé toutes les artères d’Al-Ariche en prévention d’autres attaques. Tous les lieux soupçonnés sont ratissés par des commandos des forces spéciales à la recherche d’éléments terroristes.

Attentats alarmants

Ces attentats alimentent les craintes d’une perte de contrôle de la situation dans le Sinaï. Malgré des mesures sécuritaires renforcées et une vaste campagne militaire, le Sinaï s’enfonce plus que jamais dans la violence. Des policiers et des militaires sont attaqués régulièrement aux check points ou harcelés dans leurs casernes par des assaillants armés.

Selon le général Abdel-Moneim Saïd, expert militaire et ancien gouverneur du Nord-Sinaï, c’est le contexte régional, perturbé en Libye, en Tunisie, au Yémen, en Syrie et dans la bande de Gaza que a favorisé l’émergence d’une nouvelle vague de terrorisme, plus féroce que celle des années 1990. « Ces éléments terroristes ont reçu des entraînements militaires de haut niveau, par le Hamas et les groupes terroristes en Syrie et en Libye. Leurs opérations sont devenues plus ciblées, mais aussi plus meurtrières en utilisant des armes lourdes et sophistiqués. Vaincre de tels groupes soutenus par des services de renseignements étrangers nécessite du temps, un financement énorme et une tactique guerrière adaptée au mode opératoire de ces groupes terroristes ».

Il rappelle que, depuis la révolution de 2011, des groupes terroristes ont profité de l’absence de l’Etat dans cette zone, pour s’y implanter durablement. D’autant plus qu’une grande quantité d’armes lourdes ont été introduites, à travers les tunnels avec la bande de Gaza et les frontières libyennes.

Défis colossaux

Pour le général Abdel-Moneim Al-Saïd, l’attentat d’Al-Ariche témoigne de l’ampleur du défi. Il cite la nature désertique et montagnarde du Sinaï, sa position frontalière avec la bande de Gaza où il existe des centaines des tunnels facilitant l’infiltration d’armes, ainsi que le manque d’informations sur l’ampleur et l’armement des nouveaux groupuscules terroristes.

L’attaque du 24 octobre dernier avait conduit les autorités à construire une zone tampon, le long de la frontière avec Gaza pour empêcher les terroristes de s’infiltrer en Egypte depuis l’enclave palestinienne. L’Egypte a annoncé, fin décembre, qu’elle allait élargir de 500 m à un kilomètre la largeur de cette zone tampon.

Pour les autorités, la zone tampon devrait permettre d’isoler les terroristes dans un secteur désert et d’éliminer les tunnels clandestins vers Gaza, qui seraient utilisés pour le trafic d’armes et le passage des terroristes. Si certains remettent en question l’efficacité de cette mesure, Abdel-Moneim Al-Saïd reste convaincu qu’elle constitue une solution efficace pour contrôler les tunnels. Toutefois, il estime que la zone évacuée n’est pas suffisante. « L’armée a détruit depuis octobre plus de 1600 tunnels, mais il s’agit d’un réseau de tunnels colossal qui s’étend sur plusieurs kilomètres, c’est pourquoi il paraît nécessaire d’évacuer toutes la bande frontalière à Rafah sur une largueur de 15 kilomètres pour pouvoir détruire le reste des tunnels », estime-t-il. « A titre d’exemple, la présence d’un dépôt d’armes à proximité de la base militaire, visée jeudi, a été une faille dans l’installation militaire, ce qui a alourdi le bilan des victimes parmi eux. La présence d’une couverture aérienne est aussi importante », insiste Al-Saïd.

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