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La bataille pour décrocher l’Afrique

Hana Afifi, Mardi, 20 janvier 2015

Trois pays, aux côtés de l'Egypte, se disputent le leadership du continent africain.

la bataille
L'Afrique du Sud, le Nigeria, l'Ethiopie et l'Egypte cherchent un rôle de premier rang en Afrique.

En 2009, lors du sommet africain qui se tenait à Addis-Abeba, le dirigeant libyen Muammar Kadhafi a décidé de se faire appeler « Roi des rois traditionnels d’Afrique ». Il venait d’être élu pour un an à la tête de l’Union Africaine (UA). Les dirigeants africains, en grande majorité absents de cette rencontre, avaient plutôt pris l’affaire comme une nouvelle blague du président libyen qui avait fait de son financement des pays africains sa ligne de mire en politique étrangère. Mais sur le fond, les pays africains se disputaient le leadership du continent noir. « On ne peut pas dire qu’il existe un pays leader du continent africain », pense Mona Omar, ancien vice-ministre égyptien des Affaires étrangères pour les affaires africaines. Elle ne cache pas pourtant la volonté de l’Egypte de se forger une nouvelle place sur le continent, surtout après la participation du président Abdel-Fattah Al-Sissi au sommet de Malabo, en Guinée équatoriale, en juin 2014. Mais le « leadership » égyptien espéré n’est pas sans contestation, surtout avec la présence d’autres pays plus actifs en Afrique. Mohammed Mohsen Abo El-Nour, spécialiste des relations internationales, avance l’Afrique du Sud, le Nigeria, et plus récemment l’Ethiopie, comme compétiteurs pour le leadership africain. Omar s’accorde, mais avec des réserves sur le terme « leadership». Pourquoi— ou pourquoi pas— peut-on dire que ces pays sont les « leaders » du continent? Et où donc se place l’Egypte ?

« Nous avons besoin de réinventer le concept de leadership », lance Omar, en défendant la position du Caire. « Un pays leader doit jouer un rôle dans tous les enjeux auxquels fait face le continent, surtout à travers des initiatives qui aident à trouver une solution », ajoute-t-elle. Elle fait ici référence à des problèmes qui secouent l’Afrique, comme l’épidémie Ebola, ou les problèmes environnementaux et économiques. Abo El-Nour ne perçoit pourtant pas de changement quant au leadership africain et, selon lui, l’équilibre des forces africaines actuelles date de l’ère de la post-indépendance des pays colonisés, quand l’Egypte a perçu une compétition avec les pays de « l’Afrique Noire », contrairement à une période où l’Egypte était le leader africain incontesté sous Gamal Abdel-Nasser.

Pourtant, le rôle de premier rang du Nigeria, de l’Afrique du Sud et de l’Ethiopie semble avoir des origines historiques autant que des bases contemporaines. Pour le Nigeria, plusieurs facteurs ont contribué à son émergence comme force politique après son indépendance en 1960. Abo El-Nour évoque la richesse pétrolière et minérale, sa large population et son rôle efficace dans l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), comme facteurs. « Le Nigeria s’est, depuis, efforcé de rivaliser avec l’Egypte sur le leadership du continent », croit Abo El-Nour. Omar reconnaît, de son côté, le rôle actuel de l’Ethiopie sur le continent, et le décrit comme « très puissant » dans la résolution des conflits et dans le domaine de l’environnement. Pour Aboul-Nour, l’émergence de l’Ethiopie comme quatrième force dans la compétition menace l’Egypte et représente un « dilemme ». Il fait référence au barrage de la Renaissance que construit l’Ethiopie, et parle d’« influence directe » sur l’Egypte. Le chercheur évoque aussi l’Afrique du Sud comme une force qui a émergé et qui a reçu une « réputation internationale » avec l’apparition de Nelson Mandela et le succès de son expérience en luttant contre l’apartheid. L’initiative économique du NEPAD (Nouveau partenariat pour le développement africain) qui a été proposée par plusieurs pays, notamment l’Afrique du Sud et le Nigeria, et qui vise à renforcer l’économie du continent, n’est qu’un exemple qui témoigne de cette volonté de diriger le continent. « Tous ces facteurs ont pris place en parallèle avec le recul clair de l’Egypte à partir du dernier quart du XXe siècle et jusqu’à maintenant », conclut Abo El-Nour.

En effet, le rôle significatif du Nigeria, de l’Afrique du Sud et de l’Ethiopie ne peut être contesté, et l’ancienne responsable du ministère des Affaires étrangères le reconnaît, tout en admettant qu’elle place désormais l’Egypte « malheureusement » derrière ces trois.

La bataille pour la suprématie entre le Nigeria et l’Afrique du Sud ne se cache pas non plus. Elle s’est notamment manifestée lors des élections du président de la Commission de l’UA, quand le Nigeria s’était opposé à la candidate sud-africaine. Les deux pays disposent des deux économies les plus puissantes du continent. Le PIB du Nigeria devance, en effet, celui de l’Egypte depuis 2010 et s’installe désormais derrière celui de l’Afrique du Sud. Et ces deux géants représentent ensemble près de 45% du PIB des 55 pays de l’Afrique, et l’écart avec l’Egypte s’est constamment creusé. L’Afrique du Sud est, à ce jour, le seul pays africain reconnu parmi les grands pays émergents: les BRICS.

La rivalité trouve sa source aussi dans la volonté d’occuper le siège de l’Afrique au Conseil de sécurité de l’Onu. Les pays africains s’estiment largement sous-représentés, puisque avec leurs 27 Etats membres des Nations-Unies, ils ne disposent que de 3 sièges de membres non permanents au Conseil de sécurité. Les pays africains ambitionnent cependant d’avoir deux sièges permanents. L’Egypte, selon Mona Omar, dispose « effectivement d’un appui, afin d’obtenir un siège ». Mais l’Afrique du Sud estime aussi que cette place devrait naturellement lui revenir tout comme le Nigeria, qui fait valoir son statut de pays le plus peuplé d’Afrique avec 170 millions d’habitants.

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