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L’Egypte se présente à la porte de l’Afrique

Ahmed Eleiba, Mardi, 20 janvier 2015

Alors qu'Addis-Abeba s'apprête à accueillir le sommet africain fin janvier, Le Caire teste plusieurs pistes pour un retour en Afrique, après une absence relative de la scène depuis plusieurs décennies.

L’Egypte se présente à la porte de l’Afrique
Le président Abdel-Fattah Al-Sissi donne son discours lors du sommet africain à Malabo en juin dernier. (Photo : Reuters)

Dans un rapport sur les relations avec l’Afrique en 2014, le ministère égyptien des Affaires étrangères a souligné que l’Egypte, après une période d’instabilité depuis 2011, a frappé à toutes les portes du continent, essayant de se rattraper après des décennies de désintérêt, notamment sous les régimes des présidents Sadate et Moubarak. Dans cette initiative, l’Egypte entend user de son ancien crédit de l’époque nassérienne et peut-être, même, d’un héritage africain qui remonte au règne de Mohamad Ali pacha, fondateur de l’Egypte moderne.

Sous Sadate et Moubarak, toujours selon ce rapport, les relations avec le continent noir étaient basées sur les calculs du coût et du bénéfice. Les relations avec l’Afrique étaient ainsi jugées « financièrement épuisantes pour l’Egypte et donc inutiles ».

Ce n’est que très récemment que l’Egypte a reconsidéré ce mauvais calcul. Un réveil tardif, dû à plus d’un facteur: Le dossier épineux des partages des eaux du Nil avec les pays en amont du fleuve, le dossier sécuritaire, notamment la lutte antiterroriste et la coopération exigée, la « course africaine » menée par des pays importants comme Israël, l’Iran et la Turquie, qui s’intéressent de plus en plus au continent noir, ... entre autres. Plus récemment, la suspension du siège de l’Egypte par l’Union africaine, dans la foulée de la destitution de l’ancien président, Mohamad Morsi, a tiré la sonnette d’alarme, soulignant du coup l’importance d’une « diplomatie africaine ».

En 2014, l’Egypte a accueilli cinq dirigeants africains, ce à quoi a réciproqué le président Abdel-Fattah Al-Sissi, en multipliant ces voyages en Afrique. « La dimension africaine représente l’un des fondements les plus importants de la politique étrangère de l’Egypte », avait déclaré ce dernier lors d’une réunion avec le président de l’Afrique centrale, Catherine Samba. A ceci s’ajoutent les nombreux déplacements en Afrique du premier ministre, Ibrahim Mahlab, et du chef de la diplomatie, Sameh Choukri.

Aujourd’hui l’Egypte est plus consciente de l’importance de l’Afrique

Si tout porte à croire que l’Egypte souhaite renforcer ses relations avec ses voisins africains, existe-t-il une stratégie cohérente pour la gestion de ce dossier? Hussein Haridi, ancien ministre-adjoint des Affaires étrangères, refuse de parler d’une « absence totale » de l’Egypte sur la scène africaine. « Ce qui se passe maintenant est simplement une relance des relations politiques et diplomatiques... On peut dire qu’aujourd’hui l’Egypte est plus consciente de l’importance de l’Afrique, notamment en termes de développement », estime-t-il.

Talaat Mossallam, expert militaire, également membre du comité de la solidarité égypto-africaine, estime que les efforts diplomatiques égyptiens actuels, sur la scène africaine, ressemblent à une stratégie mais qui n’est pas nécessairement intégrale. « Nous sommes dans la phase de rétablissement des relations sur une base d’intérêts mutuels, plutôt que sur un calcul de coûts-bénéfices, parce que la question n’est plus une option, mais une nécessité », explique-t-il. L’Egypte était-elle consciente des changements majeurs qui s’opéraient en Afrique, se demande l’ancien militaire, avant de répliquer par la négative. « Ainsi la construction d’un réseau de relations n’est pas aussi facile... La question prendra un certain temps ».

Mossallam estime que l’envoi d’une mission médicale égyptienne en Guinée équatoriale, la formation d’officiers africains à l’Académie militaire égyptienne, ou la participation de l’Egypte à huit missions militaires onusiennes en Afrique, ne sont pas de simples « gestes ». « Ceci permet à l’Egypte d’établir des liens, au-delà des investissements, pour faire valoir sa force douce ».

Mais suffit-il de la bonne volonté de l’Egypte pour réussir son ouverture africaine ? « L’Egypte fait, effectivement, face à des crises en Afrique », estime Mossallam en donnant l’exemple du barrage éthiopien de la Renaissance. « Certains pays ont intérêt à garder l’Egypte loin de l’Afrique, et telles sont les règles du jeu des relations internationales. Il y a une présence de l’Iran au Soudan, d’Israël en Ethiopie et de la Turquie en Mauritanie, par exemple, mais cela ne doit pas empêcher l’Egypte de sécuriser ses intérêts », affirme Mossallam.

Dans ce contexte, Hani Raslan, expert des affaires africaines au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, affirme que l’Egypte ne doit se contenter ni de son retour à l’Union africaine, ni de sa présence dans certains forums africains. « Seule une vision politique globale puisse permettre à l’Egypte de promouvoir ses intérêts en Afrique », conseille-t-il. « Ceci exige l’identification des cercles d’action et des questions prioritaires ainsi que la réforme de nos institutions chargées de la formulation et la mise en oeuvre de la politique africaine de l’Egypte », explique Raslan. Pour lui, les trois cercles « prioritaires » sont les pays du bassin du Nil et de la corne de l’Afrique, ceux ayant un poids régional important comme le Nigeria et l’Afrique du Sud (lire page 5), et enfin le bloc islamique à l’ouest et au nord-ouest du continent. Parallèlement à l’approche politique, Raslan prône une approche économique « surtout que sur les 10 pays en pleine croissance économique, 7 sont en Afrique ».

Lors d’une conférence économique des pays de l’Union africaine, tenue à Addis-Abeba en décembre dernier, le ministre égyptien de l’Investissement, Mounir Fakhry Abdel-Nour, a souligné la volonté de l’Egypte d’aider à la mise en place d’une zone de libre-échange entre les trois grands blocs africains, le COMESA, la SADC et le groupe de l’Afrique de l’Est, comme étape sur la voie de la création d’une zone de libre-échange, à l’échelle de tout le continent.

Selon un rapport de la Banque Centrale d’Egypte (BCE), pour l’année 2013/2014, les exportations de l’Egypte vers les pays africains non arabes ne totalisent que 475,7 millions de dollars, soit environ 2% des exportations égyptiennes totales qui s’élèvent à environ 26 milliards de dollars, alors que seules 5 grandes entreprises égyptiennes opèrent en Afrique. Des indices qui illustrent l’importance du défi que doit relever l’Egypte.

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