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Tunisie : Des alliances en perspective

Karem Yehia, Lundi, 20 octobre 2014

La campagne électorale bat son plein en Tunisie. Dans quelques jours se tient un scrutin législatif qui déterminera l’avenir du pays. Dans les sondages, les résultats s’annoncent serrés entre les islamistes d'Ennahda et les sociaux-démocrates de Néda Tounès.

Tunisie : Des alliances en perspective

Les Tunisiens se rendront dimanche aux urnes pour élire les 217 députés de la Chambre des représentants du peuple, une première depuis la révolution du Jasmin qui éclata à Sidi Bouzeid en décembre 2010.

Ce Parlement devrait mener à la formation d’un gouvernement qui, selon les prévisions, devrait prendre la forme d’une coalition. Aucun des partis en lice ne semble en mesure de remporter seul la majorité. Les observateurs estiment que ce régime électoral empêche qu’un seul parti ne s’accapare la majorité et assure la diversité des représentations au sein du nouveau Parlement.

Quelque 1327 listes partisanes, indépendantes et de coalition se disputent la sympathie des Tunisiens. Elles sont réparties entre 33 circonscriptions, dont 6 se trouvent à l’étranger où le vote commencera dès le 24 octobre, soit deux jours avant les élections dans le pays.

Bien qu’important, le nombre de listes est plus faible que lors des élections pour l’Assemblée constituante en 2011, avec 1 781 listes électorales, dont 28 élues.

Longues négociations

Les politiciens tunisiens sont entrés pendant longtemps dans de larges polémiques autour des textes de la Constitution, mais aussi autour de la nouvelle loi électorale et de la formation de l’Organisme suprême indépendant supervisant les élections. Certains de ces différends ont été renvoyés devant la justice administrative. Pour arriver aux élections, la Tunisie a mené un dialogue national difficile sous la houlette de l’Union générale du travail et de trois autres organisations représentant la société civile entre juillet 2013 et janvier 2014. Ce dialogue n’aurait jamais réussi sans concessions mutuelles et sans entente entre les principales forces politiques, notamment entre les islamistes modérés représentés par le parti Ennahda, présidé par Rached Al-Ghannouchi, et les laïcs répartis entre les partis Néda (une coalition présidée par le bourgibien Béji Caïd Essebsi, des composantes libérales et d’autres issues de l’ancien régime de Ben Ali) et Le Front populaire présidé par Hamma Hammami. Ce front est essentiellement une coalition de partis et de personnalités de gauche, fondé en 2012.

Ces trois forces politiques (islamistes modérés, Néda et Front populaire) se rivalisent dans les sondages qui indiquent qu’Ennahda et Néda sont au coude-à-coude avec environ 30% des intentions de vote, alors que le Front populaire obtiendrait 10%. Viennent ensuite trois partis laïques: le Républicain présidé par Néjib Chebbi, Le Congrès pour la République, fondé par le président Moncef Marzouki, et Ettakattol, présidé par Mustapha Ben Jaafar, le président de l’Assemblée constituante. Ces deux derniers partis avaient d’ailleurs formé avec Ennahda la coalition de la Troïka, qui a dirigé la Tunisie entre décembre 2011 et janvier 2014, avant que ne se forme le gouvernement de technocrates de Mehdi Jomaa.

Mais la carte électorale est complexe, et dans ses reliefs figurent notamment des partis et des personnalités appartenant à l’ancien régime de Ben Ali. En effet, ces élections, contrairement à celles pour l’Assemblée constituante, d’octobre 2011, n’excluent aucune tendance politique. Le parti d’Ennahda lui-même a contribué à faire avorter le projet de loi sur l’isolement politique des anciennes figures de Ben Ali, sous prétexte de surmonter l’héritage du passé, de laisser le dernier mot aux électeurs et de couper la route à tout recours en justice contre cette loi sur l’isolement politique. Cependant, nombreux voient dans cette position d’Ennahda un prolongement des coalitions antérieures entre ce parti islamique moderne et les hommes d’affaires de Ben Ali.

Les hommes d’affaires en tête de liste

D’ailleurs, les hommes d’affaires et l’argent des campagnes électorales sont au centre de nombreux débats, d’autant plus que plusieurs hommes d’affaires de la cour de Ben Ali sont en tête de certaines listes électorales. Sfax est un exemple typique où sont en compétition la liste de Néda Tounès, présidé par l’homme d’affaires Moncef Al-Sallami, la liste du Républicain, avec à son tête un autre homme d’affaires Salaheddine Zahaf, et Ennahda, avec un autre homme d’affaires, Mohamad Ferikha.

Au total, Ennahda compte 9 hommes d’affaires en tête de ses listes. Néda Tounès présente également de nombreux hommes d’affaires à la tête de ses listes. A ceci s’ajoute la candidature de cinq grands hommes d’affaires sur les 27 candidats à la présidentielle qui se tiendra dans un mois.

Un coup d’oeil rapide aux programmes d’Ennahda et de Néda révèle presque la même tendance socioéconomique appartenant au « nouveau libéralisme » sous le nom « d’économie du marché social ». Politiquement, les deux partis appartiennent au centre-droite. Aucun des deux programmes ne promet la moindre mesure pour une meilleure répartition des richesses comme une large réforme fiscale ou la moindre mesure qui pourrait entrer en conflit avec la tendance capitaliste actuelle.

Les deux programmes parient largement sur les investissements étrangers et sur le secteur du tourisme pour doubler à 6% la croissance économique durant les cinq prochaines années et réduire le problème du chômage à 10%. Les deux programmes s’accordent également sur la renaissance du rêve de la réhabilitation de la Tunisie, pour devenir un centre économique pour les services entre l’Afrique et l’Europe.

Le chef du gouvernement, Medhi Jomaa, déclarait, le 13 octobre à Genève, que « la Tunisie aura besoin de trois ans de réformes économiques pénibles après les élections ».

Le dossier de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme s’impose aussi fortement: la Tunisie a connu pendant deux ans, deux assassinats politiques marquants avec le meurtre des deux leaders du Front populaire Chokri Belaïd et Mohamed Borhamy. Le ministère de l’Intérieur a annoncé que plus de 50000 policiers seraient en charge avec l’armée de la sécurité du scrutin. Jomaa met pourtant en garde contre une possible infiltration des terroristes venant de Libye ou d’Algérie, parlant de l’arrestation de 1 500 djihadistes depuis le début de l’année. De nombreux programmes électoraux accordent une grande importance à ce sujet et ont appelé à l’activation de la coopération régionale et internationale pour la lutte contre le terrorisme.

Le programme de Néda rend ainsi son adversaire Ennahda, de par sa participation à la troïka gouvernante, responsable de la détérioration sans précédent de la situation sécuritaire.

Les élections de l’Assemblée constituante de 2011 ont certes mis un terme à l’ère du parti unique en Tunisie, une ère qui remonte à l’indépendance du pays en 1956. Il semble également certain que le pays connaîtra un nouveau gouvernement de coalition. Al-Ghannouchi s’est ainsi empressé de déclarer à plusieurs reprises que son parti était prêt à entrer dans un gouvernement de coalition avec ses adversaires politiques, notamment Néda, et même avec des partis et des personnalités appartenant à l’ère de Ben Ali. « Ennahda ne choisira pas ses alliés, ce sont les urnes qui le feront », affirmait Ghannouchi le 5 octobre dernier.

Tous les indices indiquent qu’Ennahda n’obtiendra en aucun cas les 41% des sièges du Parlement obtenus il y a trois ans. L’électeur tunisien a vite découvert que les promesses et les discours de ce parti n’avaient pas résolu les problèmes économiques et administratifs.

Bien plus, la Tunisie est devenue vulnérable aux actes terroristes comme jamais auparavant. Par son discours consensuel, Ennahda semble avoir beaucoup appris de l’expérience des Frères musulmans en Egypte, raison pour laquelle il n’a pas présenté de candidat à la présidentielle. Ce sont donc les adversaires d’Ennahda qui détermineront en grande partie l’avenir de la Tunisie.

Ce scrutin décidera aussi si les islamistes reviendront au pouvoir même avec une position plus faible, ou si, au contraire, une large coalition entre les forces laïques se formera, laissant Ennahda dans l’opposition. Une telle coalition reste malgré tout improbable, car de nombreux partis de poids, comme le Front populaire, le parti Républicain, le Congrès ou Ettakattol ont clairement annoncé leur refus de s’allier à des figures de l’ancien régime de Ben Ali .

Le scrutin en chiffres

217 sièges à pourvoir.
1 327 listes électorales (1 230 en Tunisie, 97 à l’étranger).
5 566 observateurs (5 350 Tunisiens, 216 étrangers).
10 972 bureaux de vote (dont 405 à l’étranger).
5,2 millions d’électeurs, dont 50,5 % de femmes.
24 octobre : Début du vote à l’étranger.
25 octobre : Silence électoral.
26 octobre : Vote sur le territoire national.

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