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La ruée vers les grands projets

Hana Afifi, Mercredi, 17 septembre 2014

S'attaquant au problèmes de chômage, Al-Sissi a annoncé six méga-projets depuis son arrivée. Le président rallie de nombreux Egyptiens derrière lui.

La ruée vers les grands projets

Plus de 60 milliards de L.E. (8,6 milliards de USD) en certificats d’investissement ont été achetés en 8 jours, selon Hicham Ramez, gouverneur de la Banque Centrale d’Egypte (BCE), marquant le ralliement populaire énorme autour du nouveau Canal de Suez. Preuve : les particuliers ont contribué 80 % de cette somme. Annoncé le 5 août, le projet vise à élargir le Canal, afin d’accroître considérablement le nombre de navires l’utilisant. Egalement, dans cette région, un projet de développement de l’axe du Canal est en phase de planification. Il s’agit de profiter du passage des bateaux, afin de générer des profits sur les services offerts aux bateaux, ainsi qu’un développement industriel, agricole et minier dans cette région. Un troisième projet, dit la « pyramide d’or », pour l’exploitation minière, couvrant Qéna, Safaga et Al-Qosseir, vise, selon les aspirations du régime, à utiliser les minerais, mais aussi installer des communautés et offrir des opportunités d’emploi. Le développement de la côte nord-ouest est un autre projet annoncé le 23 août, visant le développement de cette région qui s’étale sur 500 km, de Alamein à Salloum, au bord de la Méditerranée. Et pour mener à bien ce projet, il en faudrait un quatrième pour relier cette région et le reste du pays, avec l’installation de nouvelles voies sur un total de 4 400 km. De plus, un million de feddans (420 000 ha) sont cultivés, selon les promesses d’Al-Sissi, avec l’eau des nappes phréatiques. Voilà donc les six grands projets dévoilés par le gouvernement en 100 jours de règne du président fraîchement élu.

Des projets ambitieux qui laissent pourtant les économistes perplexes, autant sur leurs résultats que sur la politique publique du président. « Déjà le choix du moment de l’annonce vise des objectifs politiques », affirme l’économiste Rasha Qénawi qui est aussi membre fondateur du Front populaire de l’axe du Canal de Suez, un mouvement de pression pour la réalisation du projet de développement de la région du Canal de Suez.

Gains politiques dans le sens où, selon elle, « le projet n’est pas très lucratif du point de vue économique ». Par le passé, des projets d’élargissement du Canal avaient effectivement eu lieu. Qénawi, qui a travaillé un moment comme conseiller auprès du gouvernement, estime que seul le projet du développement de l’axe du Canal de Suez, dont l’idée a été lancée à l’époque de Moubarak, puis détaillée sous Morsi, est potentiellement le plus lucratif et pourrait générer 100 milliards de dollars. « C’est le projet national autour duquel la population doit se rallier », ajoute-t-elle.

Samer Atallah, professeur d’économie à l’Université américaine, confirme cette ambition politique liée à ces grands projets à la nassérienne, profitant du « symbole historique du Canal, lié à la victoire (contre des puissances étrangères) ». Selon lui, il est question d’installer l’image du changement avec une nouvelle direction dans le pays, se demandant si tout cela se traduira en opportunités d’emploi.

En effet, aucun plan détaillé n’a été annoncé pour ces projets, ce qui pousse les experts à se demander s’il ne s’agit que d’une « propagande ». « Nous n’avons pas entendu parler d’un plan économique », dit Qénawi. Aucune étude de faisabilité n’a été révélée. Atallah estime que ces projets, qualifiés de « gigantesques » par le gouvernement, ne sont pas en mesure de tracer une ligne claire de la stratégie publique du nouveau président. Il est aussi sceptique sur la manière dont les priorités ont été classées, et aurait ainsi préféré que l’argent investi dans le projet du Canal en tant que certificats d’investissement soit plutôt utilisé pour construire des centrales électriques. « Ceci aurait eu des conséquences positives en deux années sur le problème pressant du manque d’énergie, alors qu’il faudra attendre des années pour sentir les conséquences du projet du Canal, dont la portée sera sur le long terme », dit-il. Le gouvernement assure, pour sa part, que le but de ces projets est de combattre un taux de chômage croissant. Les projets autour du Canal de Suez, par exemple, devraient offrir 500 000 emplois.

Le budget de 2014-2015 ne fait aucune mention de ces projets. « Comment l’Etat va-t-il financer autant de projets avec un déficit de 12 % et une politique d’austérité qui table sur 10 % de déficit ? », se demande de son côté Mohamad Gad, journaliste et chercheur en économie. Le ministère des Finances s’est, de son côté, porté garant sur les 12 % d’intérêt des certificats d’investissement, mais d’après Gad, cela pèsera sur le budget de l’Etat, puisqu’une partie de ce budget, déjà en déficit, sera consacrée au paiement de ces intérêts.

Selon les experts, le critère important du succès de ces projets réside dans leur capacité à générer rapidement des emplois de manière durable. En effet, il est difficile d’estimer le nombre d’opportunités d’emploi qui naîtront de ces projets en l’absence de plan détaillé, mais Qénawi pense que ces projets représentent un excellent moyen de résoudre le problème du chômage. Elle estime que 1,5 million d’emplois peuvent être générés en 7 ans. Selon Gad, l’Etat cherche une solution au chômage en lançant ces projets. Avec une inflation de 11,5 % et un taux de chômage de 14 %, il est en effet urgent d’agir.

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