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Sameh Eid : Les tensions gagnent en acuité si des dimensions sectaires ou tribales entrent en jeu 

Osmane Fekri et Gamila Abdel-Sattar, Lundi, 18 août 2014

Sameh Eid, spécialiste des mouvements islamiques, estime que la carte du terrorisme a évolué avec les récents changements politiques internes dans les pays arabes.

Al-Ahram Hebdo : La carte du terrorisme dans la région a-t-elle changé, notamment après les avancées de l’islam politique dans les pays du Printemps arabe ?

Sameh Eid : Après l’affaiblissement et la chute de l’Empire ottoman, le monde arabe s’est transformé en royaumes, dont le plus important était celui de Mohamad Ali en Egypte, qui s’est frayé une voie vers la modernisation. A cette époque, il n’y avait pas de problèmes majeurs.

Les foules égyptiennes se souciaient peu des affaires de gouvernance et se focalisaient surtout sur leurs besoins essentiels. Plus tard, aux mains d’Atta­turk, l’Etat turc a embrassé l’extrême laïcité, à un moment où les autres pays sont devenus des royaumes. A cette date, l’Egypte jouait un rôle-clé dans la région qui a ultérieurement basculé dans les méandres de l’occupation.

Les Etats se sont alors engagés dans des batailles pour la libération. Au niveau culturel et politique, l’Etat égyptien était le plus proche de la laïcité. Avec l’avènement de la révolution de 1919, toutes les couches de la nation se sont rangées derrière Saad Zaghloul. Ensuite, Gamaleddine Al-Afghani a été le précurseur de l’idée du congrès islamique secondé par ses successeurs Rachid Réda et Hassan Al-Banna et son organisation. Le conflit d’identité n’a pas cessé de s’enflammer depuis. En même temps, a émergé en Inde Aboul-Aala Al-Mawdoudi qui est à l’origine du principe de séparation confessionnelle. Ce qui a plus tard alimenté l’idée est l’existence de l’Etat d’Israël qui adopte la séparation confession­nelle.

L’Etat égyptien et l’Arabie saoudite ont été impli­qués dans la guerre afghane par acquiescement à la volonté américaine de transformer le conflit en un autre d’ordre religieux. Ce fut une manière d’attirer les moudjahidines sous l’étendard de la religion, afin d’éliminer les communistes. Lorsque la guerre a pris fin, les pays arabes ont été surpris d’affronter le démon qu’ils avaient pris soin de libérer, celui du terrorisme. En 1988 et jusqu’en 1997, la guerre du terrorisme a commencé en Egypte, où le procès des Revenants d’Afghanistan s’est ouvert. Dans un second temps, le centre du terrorisme a été transféré en Afghanistan et à Peshawar. De Nairobi à Dar Essalam, jusqu’aux explosions d’Aden et celles ayant secoué l’Amérique et l’Europe, pour se solder avec les événements du 11 septembre 2001. Les Etats-Unis ont trouvé alors le prétexte pour s’impli­quer en Afghanistan et en Iraq. Le même prétexte a été utilisé par Al-Qaëda pour trouver un couvert juridique à ses massacres perpétrés.

Le terrorisme aurait changé de cap. Au lieu d’être centré en Afghanistan et au Pakistan, il est passé en Syrie et en Iraq à l’est, en Tunisie et en Libye à l’ouest et en Egypte au centre...

Il est certain que l’épicentre du terrorisme est devenu Daech en Iraq et en Syrie, et son ampleur est moindre aux extrémités. Les forces occidentales continuent de mener un jeu tripartite. Tantôt elles effraient le Golfe, tantôt elle font assumer à l’Egypte un lourd fardeau économique et sécuritaire. Son troisième front préféré est de pérenniser la guerre par le trafic d’armes. Cela tant que les armes ne sont pas dirigées contre elles.

— Quelles sont les raisons de cette émergence dans ces pays ?

Les pays qui sont secoués par des révolutions vivent des tensions et des déséquilibres. Ces ten­sions gagnent en acuité, si des dimensions sec­taires ou tribales entrent en jeu. Preuve en est le cas de l’Afghanistan, d’où l’apparition de gangs tribaux suite à la guerre avec la Russie. Même scénario en Iraq, en Syrie et en Libye, où il existe des prédispositions aux conflits tribaux et conflits identitaires. En Egypte, le conflit est d’abord iden­titaire et enflammé jusqu’à nos jours, bien qu’heu­reusement nous n’avons pas de problèmes sec­taires ou tribaux. Même s’il existe certaines sus­ceptibilités, l’Etat parvient à les assimiler à travers son hégémonie et sa centralité. Idem en Tunisie, où la situation est relativement calme, interceptée par une petite dose de tension politique et un conflit étouffé sur l’identité.

— Les nouvelles organisations terroristes sont-elles un prolongement d’Al-Qaëda ?

Il s’agit d’un prolongement idéologique et non organisationnel ou hiérarchique, d’autant plus qu’Al-Qaëda est une organisation ouverte qui recrute de nombreux effectifs venus de nombreux pays. Avec la léthargie qui s’est emparée de l’organisation à la mort de Bin Laden, l’âge avancé d’Al-Zawahri, l’écart géographique le séparant de l’Iraq, il est tout à fait normal que de nouveaux commandements émergent, et qui ne dépendent pas du soutien moral qu’Al-Zawahri représentait à un moment donné. Parfois, leur ego est poussé à l’extrême comme dans le cas d’Al-Baghdadi qui a demandé à Zawahri de lui prêter allégeance, dans une des évolutions quali­tatives du mouvement.

— Quelles sont les similitudes entre ces nou­velles organisations ?

Toutes les nouvelles organisations partagent une même idéologie, celle d’affronter les régimes par la force partant du principe du fiqh djihadiste et de l’apostasie. Elles ont la capacité de former des groupes et de les contrôler. Elles arrivent également à influencer stratégiquement une organisation don­née. A leurs yeux, la guerre contre Bachar Al-Assad doit avoir la primauté sur la guerre contre Israël. Elles partagent des sentiments d’hostilité qui accrois­sent en elles le degré de violence contre ceux qui s’opposent à l’idée de l’Etat et du califat islamiste. Cependant, même s’il n’y a pas de différence dans la formation ou le recrutement, qui sont tous issus d’une même source, à savoir l’Afghanistan et Al-Qaëda, la compétence au combat ainsi que les compétences personelles diffèrent. Tout comme au niveau des capacités d’entrer en contact avec l’étran­ger et de collecter l’argent et le soutien logistique. Tout ce potentiel, ajouté à la force et à la faiblesse de l’Etat et sa centralité, influence à un degré ou un autre les fidèles du leader.

— Quelle est la relation entre les organisations rigoristes telles que Daech et le front d’Al-Nosra ?

Il y a ce qu’il est convenu d’appeler les rela­tions de l’objectif commun et de référence. Mais le conflit a émergé sur le commandement et l’entrée d’Al-Zawahri a enflammé la situation parce qu’il a demandé que le leadership en Syrie aille à Al-Nosra, alors qu’en Iraq, à Abou-Bakr Al-Baghdadi. Les groupes de Daech en Syrie auraient dû agir sous l’étendard de l’armée Al-Nosra, ce que Al-Baghdadi a rejeté. Ce qui a entraîné une entre-tuerie pour des raisons de pur leadership.

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