Lundi, 22 juillet 2024
Dossier > Dossier >

Maspero : Une mutation et bien des questions

Aliaa Al-Korachi, Lundi, 14 juillet 2014

Le bâtiment Maspero, l'Union de la radio et de la télé de l'Etat, traverse une vacance du pouvoir. Siège du ministre de l'Information, il disparaît en prélude à la création d'un organisme national pour l'audiovisuel.La mesure semble toutefois loin de garantir une prise d'indépendance

Maspero : Une mutation et bien des questions

C’est du neuvième étage de l’énorme bâtiment Maspero, donnant sur le Nil, que le ministre de l’Information tissait au fil des régimes successifs son pouvoir. Avec aujourd’hui 47 000 fonctionnaires répartis sur 12 secteurs, 23 chaînes de télévision et 17 stations radio, Maspero, l’Union de la radio et de la télévision de l’Etat, bâtiment créé en 1960 et nommé en hommage à l’archéologue français et, à moindre échelle, réplique de la Maison de la Radio en France, a toujours été considéré comme la caisse de résonance du régime en place.

La disparition du portefeuille très controversé du ministère de l’Information dans le second gouvernement d’Ibrahim Mahlab a été reçue sans surprise. Son annulation est en conformité avec la nouvelle Constitution qui prévoit dans son article 213 la création d’un « organisme national spécialisé de l’audiovisuel ». Celui-ci doit oeuvrer à garantir « l’indépendance », la « neutralité » et le « professionnalisme » des médias de l’Etat.

Pourtant, selon divers experts, la disparition de ce portefeuille ne marque pas la fin du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel, puisque les prérogatives du ministre de l’Information ont été transférées au président de l’Union de la radio et de la télévision, Essam Al-Amir, jusqu’à la formation de cet organisme. « C’est un changement de pure forme. Il ne touche pas en profondeur le processus de réforme de ce secteur, ni répond aux exigences constitutionnelles. On a seulement changé le titre et pas les compétences. Le président de l’Union reçoit toujours des directives du premier ministre, alors qu’aucune vision gouvernementale n’a été présentée autour de la nature, la composition et des prérogatives de cet organisme », dit Sayed Al-Ghadban, expert en médias. Et d’ajouter : « Beaucoup de mesures auraient dû être prises avant l’annulation de ce poste et la création de l’organisme de l’audio-visuel ».

Abroger les lois sur la réglementation du travail dans l’Union de la radio et de la télévision, devrait être la première étape comme l’explique Ghadban. En effet, la domination du gouvernement sur les médias reste dictée par la loi. Les plus importants sont les amendements de 1989 élaborés par Safouat Al-Chérif, ancien ministre de l’Information sous Moubarak, sur la loi 13/1979. Ces amendements ont renforcé l’emprise de l’exécutif sur la télé et la radio publiques. Les décisions importantes étaient inéluctablement prises par le ministre de l’Information. En outre, l’article 5 de cette loi stipule que le président de la République, sur la suggestion du premier ministre, nomme les membres du conseil d’administration de Maspero.

Pour Mahmoud Alameddine, professeur à la faculté de communication de l’Université du Caire, la libération de Maspero n’interviendra que lorsque les pouvoirs accaparés par l’exécutif seront entièrement transférés à un organisme indépendant de composition équilibrée, avec différents acteurs et tendances de la société. Le changement ne doit pas seulement commencer par la suppression du poste de ministre de l’Information. Il doit aussi se faire au niveau du changement de propriétaire de cet appareil, pense Racha Allam, professeure de gestion et d’économie des institutions médiatiques à l’Université américaine au Caire. « L’Etat est le propriétaire de l’Union à 100 %. La concentration de la propriété des médias dans les mains de l’Etat conduit aussi à l’absence d’un autre facteur important de l’indépendance qui est le pluralisme. C’est que l’Etat exerce ce que l’on appelle une intégration verticale, un mode de propriété et de contrôle regroupant, sous une seule autorité, les divers stades de production et de diffusion des émissions. L’augmentation du nombre de chaînes sans une diversité de propriété offre des programmes similaires et mène à l’absence de compétitivité », explique Allam. La propriété doit être bien débattue lors de la formation de l’organisme national pour l’audiovisuel afin d’assurer son indépendance, comme le suggère l’experte.

3 milliards de L.E. par an

Le financement qui renforce la tutelle étatique sur Maspero est un autre problème. Outre les revenus publicitaires en baisse continuelle, la principale source de financement de l’Union est le soutien gouvernemental, évalué à 3 milliards L.E. par an, soit 250 millions par mois. Le fait de s’appuyer financièrement sur le seul budget de l’Etat réduit ainsi toute possibilité d’indépendance de la politique éditoriale des programmes. « En revanche, la diversité des ressources financières mène à une libéralisation des médias et en fait des serviteurs du peuple et non du régime », estime Alameddine. Il avance ici l’exemple de la BBC (Grande- Bretagne), organisme autonome et parmi les groupes médiatiques les plus puissants au monde. Ses revenus proviennent quasi-exclusivement des redevances payées par les téléspectateurs. Cette indépendance financière a fait que sa politique éditoriale est caractérisée dans une large mesure par la transparence et la neutralité.

Maspero est aujourd’hui gangrené par les dettes et la bureaucratie. Il est déficitaire de 22 milliards de L.E. Une somme qui en principe devrait être réglée avant la création de l’organisme national pour l’audio-visuel pour garantir « une mutation organisée et souple », opine Alameddine. Les 47 000 employés sont un problème majeur, puisque le soutien gouvernemental couvre à peine les salaires de ces fonctionnaires.

Le ministère des Finances, en débattant de l’année fiscale 2013-14, a déclaré que la situation critique du budget fait qu’il est incapable de répondre aux besoins de l’Union de la radio et de la télévision et de verser les 250 millions de L.E. par mois en salaires ou dépenses de fonctionnement. Le ministère a exhorté Maspero à prendre des mesures pour gérer une partie de ses besoins, comme la rationalisation des dépenses, la réduction des heures de transmission ou le recours à certains de ses actifs tels que terrains, oeuvres d’art et emprunts bancaires jusqu’au redressement de sa situation financière.

La restructuration de cet appareil devient alors, comme explique Al-Ghadban, un événement inéluctable qui demande avant tout une volonté politique. Selon l’expert, le défi ne réside pas dans la création d’un nouvel organisme, mais dans la garantie de son indépendance. Sinon, il restera un bras du régime qui vient simplement se substituer au ministre d’Information .

Ce que dit la Constitution

L’indépendance
Article 72

L’Etat s’engage à assurer l’indépendance des organes de presse et médias dont il est propriétaire, afin d’en garantir la neutralité et l’expression de toutes les opinions, les courants politiques et intellectuels et les intérêts sociaux, et pour assurer l’égalité et l’équité des chances de s’adresser au public.

Trois articles et trois organismes
Article 211

Le Conseil suprême pour l’organisation des médias est un organisme indépendant ayant une personnalité morale et jouissant de l’indépendance technique, financière et administrative. Son budget est indépendant. Le Conseil gère les affaires des médias audiovisuels, l’organisation de la presse écrite, numérique et autres.

Le Conseil est responsable de la protection et de la préservation de la liberté de la presse et des médias, telle que prévue par la Constitution. Il en garantit l’indépendance, l’impartialité, le pluralisme et la diversité, empêche les pratiques monopolistiques, contrôle la légalité des sources de financement de la presse et des médias et élabore les règles et les normes nécessaires pour garantir la déontologie et le professionnalisme de la presse et des autres médias ainsi que les considérations liées à la sécurité nationale, de la manière prescrite par la loi. La loi définit la constitution du Conseil, son système de fonctionnement et le statut de son personnel. Il est consulté sur les projets de lois et règlements relatifs à son domaine.

Article 212

L’Organisme national de la presse est un organisme indépendant, chargé de la gestion des institutions de presse appartenant à l’Etat. Il assure le développement des actifs, garantit la modernisation, l’indépendance, l’impartialité et la performance professionnelle, administrative et économique rationnelle. La loi détermine la composition de l’Organisme, son système de fonctionnement et le statut de son personnel. L’Organisme est consulté sur les projets de lois et règlements relatifs à son domaine.

Article 213

L’Organisme national des médias est un organisme indépendant, chargé de la gestion des médias audiovisuels et numériques appartenant à l’Etat. Il assure le développement de ses actifs et garantit la modernisation, l’indépendance, l’impartialité et l’engagement d’une performance professionnelle, administrative et économique rationnelle. La loi détermine la composition de l’Organisme, son système de fonctionnement et le statut de son personnel. L’Organisme est consulté sur les projets de lois et règlements relatifs à son domaine.

Mots clés:
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique