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Le harcèlement devient un crime en Egypte

Héba Nasreddine, Mardi, 10 juin 2014

Le code pénal a été modifié pour durcir les peines contre les auteurs de harcèlement sexuel. Le Conseil national de la femme salue cette mesure longtemps attendue. Même si elle ne suffit pas.

Harcèlement sexuel
Le harcèlement sexuel a progressé au cours des 10 dernières années, notamment après la révolution de 2011. (Photo : Reuters)

Le harcèlement sexuel est enfin sévèrement pénalisé. Avant de quitter ses fonc­tions cette semaine, le pré­sident par intérim, Adly Mansour, a amendé certaines clauses du code pénal. Selon cet amendement, le harcèlement sexuel est désormais qualifié de crime. La loi considère comme harcèlement sexuel tout geste ou propos à caractère sexuel ou pornographique, dans un lieu public ou privé. Cet acte est passible d’au moins 6 mois de prison ferme et une amende allant de 3000 à 5000 L.E. Si le harcèlement vise à obtenir des faveurs sexuelles de la part de la victime, la peine peut aller jusqu’à un an de prison ferme et une amende allant de 10000 à 20000 L.E. Si le coupable a usé d’un ascendant fami­lial, professionnel ou académique pour faire pression sur la victime, les peines peuvent aller de 2 à 5 ans de prison, et une amende comprise entre 20000 et 50000 L.E. La même peine s’applique au harcèlement mené par deux personnes ou plus, sous la menace d’une arme. En cas de récidive, les peines maximales de prison et les amendes seront dou­blées.

Cet amendement était très attendu par la société civile et les défenseurs des droits de l’homme. Longtemps considéré comme tabou, le harcèle­ment sexuel est aujourd’hui abordé plus librement. « C’est un phéno­mène qui a progressé au cours des 10 dernières années, notamment après la révolution de 2011, parce que la police est moins présente dans les rues. Plusieurs femmes ont été attaquées par des groupes de jeunes hommes dans les lieux publics ou dans les manifestations », note Nihad Aboul-Qomsane, avocate et présidente du Centre Egyptien pour les Droits des Femmes (CEDF).

99,3 % des femmes victimes d’agression

Une étude de l’Onu datant de 2013 indique que plus de 99,3% des femmes interrogées dans 7 gouver­norats d’Egypte ont déclaré avoir déjà été victimes d’agression sexuelle dans la rue, dans les trans­ports en commun ou sur leur lieu de travail. Le dernier scandale en date est celui d’une jeune fille agressée physiquement le 8 juin, lors des fes­tivités organisées pour célébrer l’in­vestiture du nouveau président Abdel-Fattah Al-Sissi, à la place Tahrir, par un groupe de jeunes hommes.

Les agents de sécurité du campus ont permis à la jeune femme d’échap­per à ses agresseurs. Le soir même, le doyen de l’université déclarait à la télévision que « la tenue de l’étu­diante était en partie responsable de ce harcèlement ». Trois jours plus tard, après l’indignation de plusieurs associations, le doyen a présenté des excuses et a annoncé l’ouverture d’une enquête. « Il n’y a pas de loi en Egypte qui incrimine le harcèle­ment sexuel. Seuls trois articles du code pénal décrivent vaguement ce crime comme étant une atteinte à la pudeur, sans vraiment le pénaliser. Résultat: le harcèlement sexuel n’avait jusqu’à présent été que très rarement sanctionné », déplore Aboul-Qomsane. Si des organisa­tions de la société civile ont rédigé plusieurs projets de loi visant à péna­liser le harcèlement, rien de concret n’avait été fait par les autorités pen­dant des années. « Nous avons long­temps réclamé la promulgation d’une législation efficace pour com­battre ce fléau. Mais les gouverne­ments successifs ont fermé les yeux », ajoute-t-elle.

L’amendement de cette semaine a été accueilli avec soulagement par le Conseil national de la femme. « La présidence a enfin pris conscience de la nécessité de punir le harcèle­ment sexuel. Cette décision est le fruit d’énormes efforts déployés depuis des années pour éradiquer ce phénomène », commente la prési­dente du Conseil, Mervat Al-Tallawy.

Pourtant, « ces mesures sont insuf­fisantes », affirme Fathi Farid, fon­dateur de la campagne « Choft Taharosh». Et d’expliquer: « Ces nouvelles dispositions du code pénal donnent au juge la liberté de choisir entre la prison et l’amende ». Certaines féministes pensent la même chose. « Quand une femme parvient à se rendre au poste de police pour signaler un comporte­ment abusif, elle rencontre presque toujours de la résistance de la part des agents de police qui vont tenter de la dissuader de porter plainte », avance Karima Al-Hefnawi, tout en assurant vouloir faire inscrire dans la Constitution que « l’Etat doit com­battre les pratiques dangereuses, les habitudes et les coutumes qui por­tent atteinte à la dignité des femmes, notamment les violences physiques et psychologiques », dit-elle.

Le plus gros problème est d’ordre culturel. « La législation ne va pas mettre un terme à ce fléau », explique Nihad Aboul-Qomsane. Sans oublier les problèmes socioéconomiques (pauvreté, analphabétisme et répres­sion sexuelle) qui jouent, à leur tour, un rôle important dans ce phéno­mène. Il reste donc beaucoup à faire.

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