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L’économie, casse-tête du prochain président

Samar Al-Gamal, Mardi, 27 mai 2014

Les Egyptiens ont voté cette semaine à une élection présidentielle que l'ancien chef de l'armée, Abdel-Fattah Al-Sissi, devrait facilement remporter. Il prendra les rênes d’un pays polarisé avec d’immenses défis économiques.

Election présidentielle
(Photo : Reuters)

Beaucoup d’egyptiens semblent prêts à oublier les abus et les violations des droits de l’homme en faveur d’un retour à « la stabilité » après trois années de bouleversement politique. L’ex-ministre de la Défense et ancien chef des renseignements militaires sous Moubarak, considéré comme président de facto, incarne aux yeux de cette masse le leader qui « va faire tourner la roue ». Le duel qui l’oppose à une figure de l’opposition de gauche, Hamdine Sabahi, sera visiblement sans surprise. Seul inconnu est le taux de participation des électeurs.

Une fois le serment prêté, le nouveau chef de l’Etat devra faire face à des défis majeurs et à une situation économique qui s’est fortement détériorée.

Un déficit budgétaire qui pourrait dépasser les 14% du Produit Intérieur Brut (PIB) dans le budget 2014-2015, soit 350 milliards de L.E. (50 milliards de dollars), contre 10,5 % dans le budget 2013-2014. Le budget lui-même est tenu secret. Alors que l’article 124 de la Constitution, approuvé en janvier dernier, stipule que le projet du budget soit présenté au Parlement au moins 90 jours avant le début de l’année fiscale, le texte n’a pas été dévoilé au grand public et n’a été soumis au chef de l’Etat par intérim, qui assure le pouvoir exécutif en l’absence du Parlement, que lundi dernier.

Les recettes du pays sont en baisse. La violence et l’instabilité politique ont fait fuir les touristes et les investisseurs étrangers. Les chiffres officiels indiquent aussi que l’inflation est de 11,9% et le chômage de 13,4%, dont le quart concerne les jeunes, alors que la dette intérieure est estimée à 87,5% du PIB. La dette extérieure, elle, atteint désormais les 45,8 milliards de dollars.

L’ancien chef de l’armée a reconnu, dans des entretiens à la télévision, l’ampleur des problèmes économiques. « Les défis actuels sont nombreux, mais je crois qu’avec deux ans de travail sérieux et continu, nous pouvons atteindre l’amélioration recherchée ».

« Les problèmes économiques de l’Egypte sont faciles à déterminer, mais ce qui nous manque, ce sont les mécanismes pour les traiter », précise Omniya Helmi, du Centre égyptien des études économiques. Il est pourtant difficile de cerner les intentions de Sissi, qui n’a pas avancé de programme électoral et s’est contenté à la dernière minute de présenter « un plan de l’avenir » sur un site Internet qui ne dépasse pas la simple vision générale. Dans ses déclarations, il avance un projet flou pour remédier à l’économie et évite d’entrer dans les détails. Celui-ci est basé sur une domination des institutions de l’Etat, une intervention accrue de l’armée, un travail assidu des Egyptiens ordinaires, dont il réclame des sacrifices personnels, une contribution des Egyptiens expatriés et des aides des pays du Golfe qui, depuis le renversement de Morsi, ont payé quelque 20 milliards de dollars. « Sa vision est basée surtout sur les dépenses dans le budget et pas les recettes. Tout le monde parle du déficit et des dépenses pour les subventions et aucun ne soulève l’évasion fiscale qui, une fois comblée, peut contribuer à réduire ce déficit », explique-t-elle.

La vision de Sissi s’appuie, en effet, sur des idées de l’époque de Moubarak, voire encore plus ancienne, comme le fameux « corridor du développement », une idée des années 1980 du géologue qui a travaillé pour la Nasa, Farouq Al-Baz, et qui permettrait de créer une nouvelle vallée du Nil, parallèle à la vallée actuelle. Il y a aussi la révision des subventions et l’attraction des investissements. Selon l’agence Reuters, Sissi aurait consulté des experts internationaux, dont l’économiste péruvien Hernando de Soto, le directeur du Forum économique mondial Philipp Rösler et le milliardaire et homme d’affaires saoudien le prince Walid bin Talal. « Une vision claire pour attirer les investissements locaux et étrangers engendrera de nouveaux emplois », avance l’économiste, qui croit que c’est le moyen le plus rapide pour réduire le chômage endémique. « Cette bombe à retardement continuera à créer des situations sociales instables », dit-il. Mais les investisseurs ne sont pas prêts à retourner en Egypte en l’absence d’un plan réaliste.

Le potentiel président du pays table sur ses confrères arabes pour ses deux premières années au moins. Le ministre d’Etat émirati, Sultan Ahmad Al-Jaber, a ainsi déclaré que son pays allait « continuer à fournir un soutien politique et économique » à l’Egypte, considérant le vote des 26 et 27 mai comme « un nouveau point de départ ». Bizarrement, dans un entretien à la presse puis à la télé, Sissi a appelé les hommes d’affaires à « mettre en place un compte pour financer ses projets ». Et de marteler: « Tout le monde doit payer ». Ses proches parlent de quelque 100 milliards de dollars, mais ni eux ni lui n’ont précisé quels seraient les mécanismes pour récolter cette somme qui a vite suscité la méfiance des hommes d’affaires. Pour les rassurer, il veut mettre fin aux manifestations et grèves des ouvriers pour, dit-il, « attirer les investisseurs effrayés ». Le nombre de protestations durant le premier trimestre de 2014 a été de 354, selon le Centre égyptien des droits économiques et sociaux. Contrairement à son adversaire Sabahi, qui parle sans équivoque de la « redistribution des subventions en faveur des pauvres », notamment « l’annulation des subventions en énergie pour les industries », ou encore d’une « augmentation des taxes sur les plus riches », Sissi a évité de trop déranger les plus riches. La corruption n’a non plus été repérée dans son vocabulaire, laissant croire que l’Egypte sera toujours coincée dans les mêmes fondrières économiques qui ont amené des millions à sortir dans la rue contre Hosni Moubarak.

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