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Emad Ghazali : Esquiver ce qu’on aime

Traduction de Suzanne El Lackany, Mardi, 13 mai 2014

Dans son nouveau recueil de poèmes en prose, Natakhallass memma noheb, Emad Ghazali creuse dans une écriture plus réaliste, consciente qu’il n’existe pas de paradis sur terre, et associe l’image de la vérité à celle d’« un enfant à plusieurs têtes ».

Vipères colorées

Ceux qui ont vécu la mort

N’ont jamais pensé à l’enregistrer.

Ceux dont les coeurs ont bougé, en une vitesse vertigineuse,

Ne sont jamais revenus

De la vie.

Elle s’allonge, s’étend sur le ventre, nue près de toi,

Si l’idée de la toucher te frôle

Le corps prend forme et se multiplie spontanément.

Elle redevient une enfant, elle grandit et mûrit

Comme si le temps, à tes yeux seulement, filait à la vitesse

De la lumière.

Elle se divise en une femme et une enfant

Qui tombent dans les bras, l’une de l’autre, se retournent.

En tentant de regarder chaque détail

On peut lire sur le visage

La vérité entière révélée, prenant la forme d’un enfant à plusieurs têtes,

Qui te regardent avec les traits d’une femme enfant

Pendant que la femme garde une seule tête qui t’épie

Son visage a les traits d’une femme qui n’a pas eu une enfance.

Je vis l’écriture comme si c’était la vie.

Je vis la vie,

Comme si c’était une traversée rapide.

Je vis la mort,

Comme si c’était un oeil de poisson.

Cette femme épuise mon coeur,

Plus elle est fine et tendre, plus elle fatigue mon coeur.

Pour une raison cachée

Pour une raison que je ne nomme pas

Pour une raison qui n’existe peut-être pas.

Il se frappe la tête,

Il trace quelques mots,

Il s’extasie.

Ce n’est pas moi.

C’est l’homme talentueux,

Les images tombent sur lui,

Comme des vipères colorées,

Elles s’entortillent et s’enchevêtrent et on n’en voit pas les deux bouts,

Elles l’emportent en trottant et il est comme captivé,

Il est pris et laisse de nouveau son empreinte.

Ce n’est pas moi.

A mi-chemin, de la pérennité à l’éternité,

Je suis né.

Non pas comme les milliers qui naissent, attaché à une branche,

A une distance immémoriale du passé

A une très haute distance de l’avenir,

Mon ami m’a dit: Tu n’es pas perdu.

Je répondais: Et cet arbre?

J’hésitais entre le sens du chemin de mes pas

Et l’impatience de mes bras.

Mais je le croyais,

Et je contenais tout l’univers.

Toi, tu dors pour dormir,

Mais moi je cours vers la rencontre de mes secrets

Vers des souris qui ne cessent de bouger

Autour de l’embrasure de la fenêtre

De la vieille maison familiale

Où s’arrête le cadre de l’image,

Et quelqu’un me jette une souris éventrée.

Vers le centre dont les villes sont ramifiées

Les mêmes rues dans chaque ville

Les boutiques et les lieux de culte

Les cafés, les marchands de fruits et les bars

Seuls les panneaux m’avertissent pour distinguer la langue de mon peuple

De la langue de l’envahisseur

Et ce n’est pas tout

Je fais attention aussi aux monnaies peu franches dans ma main,

Je cours vers le bus en cherchant

La place Ataba,

En fuyant les aéroports,

Lassé des hôtels où se sont déplacées

Les files d’attente pour le pain.

Mais la place ne se trouvait pas là-bas,

C’était loin, très loin.

Et ainsi de suite.

Je vais tout le temps esquiver l’idée

Que je suis seul

Rien ne peut répertorier mon existence,

Avec la frénésie des questions,

Echauffé à l’approche de la fin.

Je ne suis pas revenu, par le passé,

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Photo : Maya Goweili, graffiti rue cheikh Rihan, centre-ville.

A cette question difficile à résoudre

Je veux dire l’habitude

Mes habitudes n’étaient pas toutes mauvaises

Et n’étaient pas toutes secrètes.

Je gardais ma porte close

Et je tenais seulement le stylo.

Avec cette première habitude toutes mes autres habitudes sont nées,

Le rêve de voler, la haine du pouvoir,

Epier le déhanchement des femmes,

L’écriture quand je m’ennuie

De la constance des saisons,

Fumer seul assis au café,

Attendre longtemps avant l’instant de passer au sommeil,

Distinguer des vers au mètre long avec un soin extrême, et cetera.

Mon problème c’était de perdre rapidement chaque plaisir

A peine j’avais acquis une habitude

L’étonnement qui l’accompagne se dissipait lentement,

Je me retrouvais poussé à chercher de nouveau

Sans la moindre énergie nécessaire à ma libération

D’une seule vieille habitude.

Ma nouvelle habitude rejoint ses soeurs

Les espaces rétrécissent avec le temps,

Je me suis dispersé alors

Je suis devenu une proie sans merci

Et sans douleur

Car je me suis probablement habitué aux contrastes

Les préceptes et le désordre, être effronté ou sublime, la connaissance

Et la certitude

Le stylo et la page blanche

La compassion et la cruauté,

Et ainsi de suite.

J’aurai la nostalgie de plusieurs choses

Le ciel, fâché du conflit de la nuit et du jour,

Le jour avec un sombre nuage chargé de secrets

Vers la terre ferme

Sur laquelle les murs ne sont pas sur le point de s’écrouler.

Parfois, l’amour voué à un autre être humain devient comme un credo

Et c’est alors que, à l’aveuglette, nous sommes menés à l’abattoir.

J’ai dit à la gloire: qu’elle périsse!

Il vaut mieux un instant de plaisir évanescent qui dure

Car au moins ça éternise chaque individu, en son enfer.

Tout poète naît avec ses murs autour de lui.

Dis-moi: Comment rendre un mur moins épais ?

Tout ce qui t’est arrivé est arrivé alors que tu n’en étais pas conscient

Comme dans un rêve

Et ce qui se déroule en rêve on ne peut lui faire confiance.

Le regard s’éteint par la familiarité

Et plusieurs sons rendent l’oreille familière

La main reproduit le toucher

Et le coeur est le centre des battements qui s’inventent intimement

Sans jamais se ressembler

Et qui nous manquent quand ils passent une seule fois,

Le nez analyse les odeurs, qu’elles soient bonnes ou stupides

Et il secrète une morve stupide.

Le cerveau pompe les vérités et les imaginations

Celles qui étaient et celles qui seront

Et celles qui existent entre les deux.

La langue engendre le langage

Et consomme les appâts

Et nourrit l’odorat et l’intellect

Et les battements entre deux.

La question du paradis qui est si difficile à résoudre

Ne consiste pas en « ce qu’aucun oeil n’a vu et aucune oreille n’a entendu »

Il faudrait plutôt redonner les bonnes bases aux sens.

Et si nous t’avons sauvé de l’éternité

Et nous avons écrit pour toi la mort, par notre sagesse,

C’est pour que tu puisses t’élever.

Emad Ghazali

Il est né au Caire en 1962. Après un diplôme d’ingénierie en 1989 de l’Université de Aïn-Chams, il obtient un diplôme d’études théâtrales de la faculté des lettres de la même université en 1992. Parallèlement à son travail, il a très tôt commencé l’écriture, s’attachant tout d’abord au poème libre puis au poème en prose. Son recueil de poèmes en prose, Al-Makan bi khefa est sa 6e production aux éditions Al-Dar en 2008 et au GEBO en 2009. Il a déjà publié 9 recueils de poèmes, dont Oghniya oula (première chanson) en 1990, Fadaät okhra lil-taër al-dalil (d’autres espaces pour l’oiseau désorienté) en 1999, Natakhallass memma noheb (esquiver ce qu’on aime) en 2013. Il a reçu le prix Soad Al-Sabbah du poème en 1990, celui de la créativité du nom d’Ahmad Bahaeddine en 1999, et le Prix de l’encouragement de l’Etat en 2000.

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