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Moustapha Ibrahim : Western Union

Traduction de Suzanne El-Lackany, Mardi, 29 avril 2014

Moustapha Ibrahim est connu des jeunes révolutionnaires de la place Tahrir pour son écriture rebelle, en égyptien dialectal. Voici quelques vers dédiés à la patrie, tirés de son recueil de poèmes Western Union.

litterature

A la patrie L’exclusion

Sept novembre, c’est le commencement des années de galère,

je ne sais pas quand ça va finir,

les années de la vie commenceront à finir aussi …

La vie s’écoule si vite depuis longtemps !

Tant et si bien que je me rappelle mon premier jour à l’école

la première absence non enregistrée

le premier salut au drapeau

les premiers rangs dans la cour

la première fois qu’on m’a fait sortir pour une faute que je n’ai pas commise …

Depuis ce temps, je suis toujours exclu

sans jamais vraiment compter pour personne.

Depuis ce temps, je suis chassé

de la classe,

de l’école

et du pays …

Des fins ouvertes

Ma mère m’a manqué

et ses prières qu’elle m’accorde à travers une conversation

en téléphonant à l’international

avant de me dire au revoir

avant de me demander quel bon vent m’amène « qu’est-ce que tu as ? »

Et que ma réponse sera : ce que j’ai ? mais je vais très bien …

Oui, dira-t-elle, ta voix a mal, ce qui ne me plaît pas.

Je lui dirai : c’est un rhume passager

mais une larme me trahira.

Allô sera une parole dite, la voix sera lointaine et il faudra après l’avoir prononcée raccrocher.

Mon oncle, le frère de ma mère, me manque également

et ses bras qui vous prennent

avec une odeur de tabac

perdue parmi d’autres bonnes odeurs,

une bonne eau de cologne pour homme,

cet oncle du côté maternel n’a pas eu de fils

je suis son seul fils

il est imprévisible, exactement comme moi,

pour lui un jour ça compte pour une année

il en veut à l’Egypte et maudit le mutisme silencieux

et moi je maudis Hosni et Gamal et tous les gardiens

et on se met à rire.

Je lui dis : mon avion décolle demain.

Il demeure taciturne.

Il sort un paquet de cigarettes.

Il en tire une

et il laisse la cigarette à bout de souffle.

Un coeur de tissu

Les baskets sont usées

à force de tourner dans tes rues

et c’est péché de voir ces chaussures

vénérer une autre terre à part ta terre.

Un coeur de tissu

bien tendu par les ricochets de tes actions,

il porte encore ton parfum et odeur

ce gosse qui a vécu toute sa vie

à solliciter un de tes bienfaits

en espérant voir

son nom mentionné dans tes messages envoyés pour le rassurer que tu sais ton appartenance à son coeur.

Jour et nuit, dans la veille et le sommeil, tu le gardes en toi.

En hiver il te réchauffe

te protégeant dans les moments de danger

et si un instant il se montre cruel

et tu lui en veux à mort, invoquant des prières contre lui,

personne ne trouve repos ou tranquillité,

mais quand les choses sont clarifiées

tu fais de la monnaie

et t’en vas acheter

des baskets qui remplacent les chaussures usées.

On me l’avait raconté autrefois

On me l’avait raconté, quand j’étais petit, autrefois,

aucun être humain ne change de visage ni de fond.

La façade et les masques

ont toujours une vie très brève.

L’inné forme le caractère et les habitudes de l’homme

et écrase toutes les qualités acquises,

par une éducation en plus ou en moins,

empreinte génétique de celui qui s’amuse et prend du bon temps ?

J’aime musarder, par ma nature primitive,

je n’y peux rien, c’est incontrôlable,

je me dis parfois que c’est une période de passage

pourtant, je vois la vie passer vite

alors que j’aime beaucoup traînailler, m’amuser et me dévergonder.

Parader, c’est dans mon sang.

Je l’embrasse toujours au cinéma

elle se met à rire

et je dis à ma petite amie

un peu de retenue !

Je tourne encore dans les rues

sans savoir où aller

à l’aube sur le pont

il n’y a que moi et les deux lions.

Je fredonne l’air d’une chanson

et toi tu viens frôler ma pensée

on sent alors un trémolo dans ma voix

et une larme brille dans mes yeux.

Je sors le cahier des poésies,

je déchire toutes ses feuilles,

et les répands çà et là

aux vents qui les disséminent

sur l’asphalte de la rue.

Ô ma chère dame des dames, je te supplie …

Grâce ! Peux-tu les lire ?

Quitte à les oublier après la lecture

et même à les jeter,

par la force tyrannique de l’habitude,

mes poèmes seront un leitmotiv répété.

Puisque le métier des mots c’est mon métier

et il n’y a que toi dans mes pensées

tous mes poèmes vont demeurer,

et parmi toutes les filles il n’y aura jamais

une autre que toi

dans mes poèmes.

Am Mohamad

Il a terminé la moitié de la durée requise

Et on a ouvert la porte en tôle de sa cellule

On lui a confisqué des affaires en consignation

Son dossier fut retiré des tiroirs,

Am Mohamad est mort de solitude,

Le premier jour après la délivrance.

J’ai fait un voeu

J’ai fait un voeu qui paraissait facile

mais qui m’a damné pour pouvoir le réaliser.

Un voeu qui n’en valait pas la peine

et cette damnation n’a servi à rien.

Ô toi la femme si pure, j’ai fait un voeu,

celui de ne jamais laisser une manif ou un rassemblement

dans les grèves

dans la désobéissance

le bois dur et lourd des gros gourdins

abat et détruit

et les bâtons aussi.

Dans les commissariats,

les soirées se terminent en compagnie des stylos.

Ô la femme pure, j’ai fait un voeu.

J’ai fait un voeu, ô Dessouqi,

celui d’être franc et sincère pour la prise de conscience

des plaies et blessures et du remède nécessaire,

je trouve une solution diplomatiquement pour une vue

plus paisible des choses

et c’est une réconciliation pacifique

J’ai fait un voeu, ô Dessouqi,

j’ai fait le voeu d’Aboul-Abbass

pour que le geôlier boive à la même coupe amère

je rembourse ma dette de ses sous

lui rendant la monnaie de sa pièce.

Je le ligote de ses propres menottes

et l’attache à ses cordes

pour qu’il se brûle au feu qu’il a lui-même allumé

je l’écrase comme il a lui-même écrasé.

J’ai fait le voeu d’Aboul-Abbass,

j’ai fait un voeu, ô Rifai,

une volonté ferme, une intention très solide,

à la force du poignet je vais reprendre mon dû

parce que des gendarmes sont des voleurs,

j’ai visité en pèlerin tous les tombeaux des hommes saints

j’y soliloquais, j’y pleurais, de vraies larmes,

j’ai balayé le quartier de la Sainte, ô Imam,

j’y ai filé chaque mèche de tes cierges, ô Vierge Marie,

j’y ai fait un voeu qui paraissait facile

et même si je meurs, je serai fidèle à ma promesse

car l’objet du voeu est de valeur

puisque vous vivrez après ce voeu.

Moustapha Ibrahim

Il est né à la fin des années 1980. Ses parents quittent l’Egypte pour améliorer leurs finances et garantir un niveau de vie meilleur à leurs enfants. Le jeune poète publie son premier recueil, Western Union, branche des Pyramides, aux éditions Merit, avant le déclenchement de la révolution de janvier 2011. En un an, le recueil devient un best-seller. Moustapha Ibrahim rédige un grand nombre de chansons enthousiastes qui sont chantées pendant la révolution. Grâce à son recueil et ses chansons, Moustapha Ibrahim devient un invité assidu des programmes de télévision. Son deuxième recueil, Al-Manifesto, dont la parution a eu lieu au 44e Salon du livre l’année dernière.
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