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L’Ukraine tourne la page

Maha Al-Cherbini avec agences, Mardi, 25 février 2014

Dans le bras de fer qui oppose l’Europe à la Russie, la crise ukrainienne a pris un tournant décisif cette semaine avec la destitution du président Ianoukovitch, pro-russe, et l’organisation d’une présidentielle anticipée fin mai, où l’opposante Ioulia Timochenko, pro-européenne, semble favorite.

L’Ukraine tourne la page

Destitution du président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, recherché pour meurtre de masse mais toujours introuvable, libération de l’opposante Ioulia Timochenko après 2 ans de prison, présidentielle anticipée le 25 mai et nomination du président du Parlement, Olexandre Tourtchinov, comme président par intérim. Samedi dernier, qualifié de « journée folle », le paysage politique a été totalement chamboulé en Ukraine, cette ex-république soviétique endeuillée, la semaine dernière, par un déchaînement de violence qui a fait 80 morts parmi l’opposition. La conclusion vendredi d’un accord de sortie de crise entre le président et l’opposition — avec médiation européenne — n’était donc que de l’encre sur papier puisque les manifestants l’ont foulé aux pieds le lendemain. Désormais, l’opposante Ioulia Timochenko apparaît comme une candidate de poids lors de la prochaine présidentielle, selon les experts. Agée de 53 ans, cette dame de fer s’est fait connaître en 2004, quand elle s’était faite l’égérie de la Révolution orange pro-occidentale qui secouait le pays. Elle était connue depuis 2010 comme l’opposante la plus farouche au président Ianoukovitch, critiquant souvent ses tendances pro-russes.

A la veille de sa destitution, Ianoukovitch a tenté de se sauver en concluant un « accord de dernière minute » avec l’opposition, y faisant des concessions majeures : présidentielle anticipée en décembre, formation d’un gouvernement de coalition dans 10 jours et un retour à la Constitution de 2004. Or, cet accord a été pourtant rejeté par les manifestants rassemblés sur le Maïdan (place de l’indépendance), le qualifiant de « fragile, tardif et insuffisant ». Selon les experts, le président déchu était obligé de faire ces concessions, sous la pression d’une Europe qui a brandi la menace des sanctions et une Russie qui menace de lui couper son aide en pleine crise économique. Née en novembre, la contestation ukrainienne est née de volte-face du président Ianoukovitch qui a renoncé subitement à un rapprochement avec l’Union Européenne (UE) pour se tourner vers Moscou.

L’Ukraine se penche vers l’Europe

En fait, la crise qui secoue l’Ukraine depuis 3 mois n’est qu’un épisode dans le bras de fer qui oppose l’Europe à Moscou. Depuis le début de la crise, le bloc européen et la Russie n’ont pas cessé de s’accuser mutuelle­ment d’ingérence et de pressions destinées à renforcer leur zone d’influence. Moscou voit d’un très mauvais oeil la tentation de cette ancienne république soviétique de se rappro­cher de l’UE, qui l’accuse de chantage éco­nomique sur l’Ukraine. « L’Ukraine n’était que le bouc émissaire qui a payé la facture du conflit entre l’UE et la Russie. L’Ukraine est un pays de poids convoité par l’UE et Moscou. Elle était le plus grand pays de l’Union soviétique juste après la Russie. En plus, elle est un pays industriel, fortement peuplé (45 millions) et elle possédait une arme nucléaire. Aussi, Moscou ne pourrait-il pas la sacrifier facilement, surtout qu’elle est à ses frontières. C’est pourquoi il tient à lui accorder beaucoup d’aides économiques pour qu’elle reste un pays satellite qui tourne dans son giron », analyse Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Univer­sité du Caire. Depuis des mois, la Russie a semé à tout vent pour éloigner le club euro­péen de sa zone d’influence. Elle a même brandi la menace de la suspension de l’aide économique si le pouvoir ne réprime pas trop vite la contestation.

Pourtant, ces dernières évolutions ont avorté le rêve russe. Dimanche, le président ukrainien par intérim a appelé la Russie à respecter « le choix européen » de son pays. « Nous sommes prêts à un dialogue avec la Russie, en développant nos rela­tions sur un pied d’égalité et qui respecteront le choix européen de l’Ukraine. J’espère que cette orientation sera confirmée à la présiden­tielle », a-t-il déclaré, en soulignant que l’inté­gration européenne était « une priorité » pour l’Ukraine. En fait, une soi-disant victoire de Timochenko — pro-occidentale — lors de la présidentielle de mai prochain signifierait que ce pays se pencherait vers l’Europe au grand dam de Moscou. « Les Européens semblent gagner la partie. Ils ont réussi à renforcer l’op­position ukrainienne face au pouvoir pro-russe et ont fini par le renverser. Cette semaine, ils ont réalisé une bonne partie de leur objectif, en se débarrassant du président pro-russe dans l’espoir de former un nouveau gouvernement pro-européen. Les Européens veulent renforcer leur influence militaire aux frontières des pays rivaux comme la Russie. Ils aspirent à ce que l’Ukraine adhère à l’Otan dans l’objectif d’installer des bases militaires dans ce pays à la frontière de Moscou », prévoit Mourad. Tenant à renforcer son influence sans ce pays, le club européen a affirmé lundi être prêt à aider Kiev au bord de la faillite économique. « Nous sommes prêts à apporter une assistance financière via des organisations comme le Fonds monétaire international », a indiqué le ministre britannique des Finances, George Osborne. Parallèlement, la haute représentante de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, s’est rendue à Kiev lundi pour discuter des mesures à prendre pour stabiliser l’économie, alors que le ministre ukrainien des Finances par intérim a affirmé que son pays a besoin de 35 milliards de dollars dans les deux années à venir, réclamant l’organisation d’une confé­rence de donateurs.

Pressentant l’influence européenne s’accroître à ses frontières, la Russie a rappelé lundi son ambassadeur en Ukraine pour consultations, tout en qualifiant l’opposition ukrainienne d’« extré­mistes armés, dont les actes constituent une menace à la souveraineté de l’Ukraine ». Dans ce labyrinthe où les intérêts des grands se tissent aux dépens des petits, l’avenir d’une Ukraine déchirée entre deux forces de poids demeure obscur et alourdi de menaces.

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