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Doha, trublion du CCG

Amira Samir, Mardi, 11 février 2014

Membre du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), le Qatar entretient des relations chaotiques avec ses voisins. La rupture des relations avec certains membres pourrait être irréversible.

Doha

Monarchies, émirs, déserts et pétrole … vu de loin, le Qatar a bien des points communs avec ses voisins. Mais, en réalité, des différences existent. Il s’agit parfois de profondes divergences qui opposent ces royaumes, notamment sur la scène régionale.

Le Qatar, l’un des plus petits Etats du Golfe, a toujours joué le perturbateur sein du CCG qui accueille l’Arabie saoudite, le Koweït, Bahreïn, les Emirats arabes unis et Oman. Ce petit émirat se distingue surtout de ces voisins par une diplomatie particulièrement active et originale. Mais ses stratégies individualistes en font un facteur d’instabilité. « Le Qatar a de grandes divergences de visions et des différends qui animent ses relations avec les 5 autres pays membres du CCG. Il essaye de se débarrasser des obligations du Conseil. Et c’est pourquoi il est en compétition sur certains dossiers avec ses voisins », souligne Mohamad Ezz Al-Arab, chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram.

L’un des facteurs qui font du Qatar une sorte de trublion dans le Golfe est ses litiges frontaliers. Ses problèmes territoriaux sont nombreux avec Bahreïn, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite. Parmi ces conflits qui n’ont pas été réglés au sein du CCG, mais portés à la médiation d’autres instances, est la discorde avec Bahreïn à propos des îles Hawar. Ce litige frontalier a été porté devant la Cour Internationale de Justice (CIJ). Il a fallu attendre 10 ans (1991-2001) pour pouvoir rétablir les relations diplomatiques entre le Qatar et Bahreïn. Et en septembre 1992, un problème frontalier avec l’Arabie saoudite a provoqué la mort de 2 soldats qatari, ce qui a poussé le Qatar à suspendre l’accord de 1965 sur la délimitation des frontières entre les deux pays, qui ne se réconcilient que 3 mois plus tard. Ce type de conflits laisse, certainement, des traces dans les relations bilatérales.

D’ailleurs, la chaîne de télévision qatari Al-Jazeera, créée en 1996, n’hésite pas ainsi à refléter une image négative des autres pays du CCG, ce qui provoque des tensions au sein du Golfe. A cela s’ajoute le soutien du Qatar accordé aux nouveaux régimes instaurés en Tunisie et en Libye dans le sillage des « Printemps arabes ». En sus, son soutien aux Frères musulmans, en Egypte, n’est pas salué par les pays du CCG, notamment l’Arabie saoudite, le Koweït et les Emirats arabes unis qui apportent leur appui politique et financier au nouveau régime du 3 juillet. En effet, ce dernier problème est, aujourd’hui, le coeur de l’argumentation du Qatar contre ses trois pays voisins.

Suspendre le siège

L’Egypte est leur nouveau champ de bataille, au point où selon certains journaux du Golfe, le roi Abdallah d’Arabie saoudite aurait menacé de suspendre le siège du Qatar au CCG, si Doha poursuivait son soutien aux Frères musulmans en Egypte. « Le Printemps arabe a mis en lumière des divergences sous-jacentes entre les membres du CCG et le Qatar qui soutient, sans condition, l’idée de l’islam politique, cherche un rôle régional. Le Printemps arabe était, pour lui, l’opportunité parfaite d’acquérir plus de pouvoir », explique Ezz Al-Arab.

Dans le même esprit de contradiction, le Qatar est le seul pays du CCG qui entretient des relations étroites avec l’Iran chiite, l’ennemi juré de l’Arabie saoudite qui se veut le fer de lance du monde arabo-sunnite. On retrouve là, en apparence, un positionnement différencié entre l’Arabie saoudite et le Qatar. « Le Qatar cherche à se positionner en tant qu’acteur régional crédible et déploie tous les efforts pour collectionner les alliances et se rapprocher des grandes puissances internationales. Les années 2000 ont témoigné de l’affaiblissement de certains grands Etats de la région au profit de nouveaux acteurs régionaux plus modestes renforcés surtout par leur puissance financière. Ces nouveaux acteurs, dont le Qatar et la Turquie, ont trouvé un espace d’influence », explique Mostafa Abdel-Aziz, directeur du département des études du Golfe à l’Université de Koweït. D’autres analystes pensent que le Qatar s’est longtemps senti écrasé par le poids de l’Arabie saoudite et essaye désormais de faire de l’ombre à son géant voisin arabe. Toutefois, il y a eu un rapprochement, voire une union sacrée entre Doha et Riyad sur le dossier syrien. En fait, les deux pétromonarchies ont pris partie pour la rébellion contre le régime de Bachar Al-Assad.

Un consensus qui n’a pourtant pas empêché au début du mois de février les autorités des Emirats arabes unis de convoquer l’ambassadeur du Qatar pour protester contre les propos du prédicateur résidant à Doha, Youssef Al-Qaradawi, qui les a accusées d’être hostiles aux islamistes. C’est la première fois qu’un pays de l’organisation, créée en 1981, proteste publiquement contre un autre membre. Et bien que le chef de la diplomatie du Qatar, Khaled Al-Attiya, ait désavoué le prédicateur, les responsables émiratis ont exprimé leur déception concernant la réaction du Qatar qui n’a pas garanti que de tels propos ne se reproduisent plus.

En somme, le Qatar tente jusqu’à présent de trouver des compromis à ses divergences avec les autres pays du Golfe. Mais il semble que sa dernière crise avec les Emirats arabes unis et son soutien aux Frères musulmans en Egypte n’auront pas une heureuse issue. Selon des analystes, la rupture des relations entre cet émirat et certains pays du CCG s’avère irréversible, en cas du refus de Doha de changer sa politique envers quelques dossiers délicats.

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