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Mohamad Abdel-Nabi : Le retour du vieux

Michel Galloux, Mardi, 11 février 2014

Dans son dernier roman Le Retour du vieux, Mohamad Abdel-Nabi, lauréat du prix Sawirès pour les jeunes, revient sur une oeuvre patrimoniale connue Le Retour du vieux à sa jeunesse pour démontrer qu’un tel retour est impossible. Extrait.

Le retour du vieux
The Journay (le voyage) de Marawan Adel. Crédit galerie Safarkhan.

Premier cahier

Je pris ma décision, résolu à ne pas revenir dessus, bien que je sache que j’allais mourir avec le mot de la fin. Grands dieux ! Cette intonation qui trahit toute l’étour­derie de la jeunesse, comme si j’étais redevenu jeune homme.

Je vais commencer sans tarder à écrire le roman de ma vie, j’ache­tais pour cela deux cahiers et deux stylos, et me dirigeais vers le bar.

Plein de zèle et de fougue, je parcourus les quelques mètres séparant la librairie Arabesques de ma petite buvette habituelle, quasi­ment vide en cette fin de journée, pour écrire — avec ce même zèle et cette même fougue auxquels on pourrait ajouter la passion et la concentration — mes idées préli­minaires sur mon premier roman, m’imaginant, comme à chaque fois, que j’avais enfin trouvé le fil conducteur, tombé brusquement d’un ciel lugubre devant moi. Je le saisis, sous la forme d’un stylo Bic, et me mis à écrire. Quel souffle dramatique et poétique, mon vieil Ahmad.

Si c’est mon premier roman — et sans doute le dernier — je ne peux que l’écrire sur moi-même, et mon excuse, c’est que je connais mieux ma vie personnelle que celle d’un autre, et si je veux vraiment mener à terme mon entreprise, alors le mieux est que je parle de ce que je connais, même par conjecture.

Je décidais donc — voilà l’accent de la jeunesse qui revient — que ce roman allait concerner la vie d’Ah­mad Ragai : c’était le nom composé que m’avait donné mon père durant les jours de gloire, des jours où même les noms jouissaient d’une baraka, de toute façon, je ne crois plus à la baraka, et je refuse de me lamenter sur une époque révolue, malgré mon âge, et malgré sa beau­té, comme le montre le récit qui va suivre, celui des bananes et du café …

Après avoir enseigné la langue arabe deux ans dans une école publique, mon père, Abdel-Mutaeali Efendi Dounia, décida qu’il était temps pour lui de se marier.

Notons que c’était la fin des années 1940, si cette précision vaut la peine d’être apportée.

Mon père confia son affaire à Dieu et partit pour la petite ville dont sa famille était originaire, dans le gou­vernorat de Charqiya, pour y cher­cher une fille de bonne famille, avec l’aide de sa mère et de ses soeurs. La jeune fille s’était préparée et l’y attendait, elle appartenait à une grande famille de propriétaires ter­riens possédant également du bétail, et connus pour leur vertu. Pour une raison ou pour une autre, son mariage avait été retardé. Une femme avait sondé la famille et sa suggestion avait été accueillie avec enthousiasme malgré la situation modeste de la famille du prétendant et la petite superficie de leurs terres. Puis la nouvelle était parvenue par télégraphe au jeune enseignant, à l’adresse de son école au Caire, dans le quartier de Choubra.

Quelques jours plus tard, mon père, qui n’avait alors plus que sa mère en vie, partit pour leur bourg et se présenta à la famille de la fiancée, accompagné de son oncle paternel qui était arrivé en toute hâte de Tanta, où il exerçait la fonction d’imam dans une mosquée, à l’en­droit où avait vécu Al-Sayed Al-Badawi. Ce n’était pas tant les biens ou la lignée qui intéressait le jeune homme chez sa future femme — avec les conséquences sur sa promotion sociale — que sa beau­té. Il avait dit à ses collègues avant son voyage : « C’est la beauté qui passe avant le reste pour moi, même s’il s’agissait de la fille du maire et qu’elle était laide, je n’en voudrais pour rien au monde ! ». Il se mit alors d’accord avec le sympathique oncle enturbanné sur une ruse, à savoir que ce dernier lui demande­rait son opinion, selon un signe convenu entre eux. Par exemple, si la jeune fille apportait des boissons, son oncle lui demanderait si elles sont à son goût. En cas de réponse affirmative, ils entreraient dans le vif du sujet. Et s’il répondait « non », ou qu’il ne se servait pas immédiate­ment, ils s’en iraient. Et personne ne trouverait rien à y redire, car la famille était convenue de considérer cela comme une simple visite visant à faire connaissance et à permettre au prétendant de voir la fille, que l’on disait être plus âgée que lui.

Ils les accueillirent chaleureuse­ment et les firent asseoir sur une vaste véranda exposée au vent et au soleil pour ainsi dire des quatre côtés. Les hommes se mirent à échanger des paroles courtoises, et de temps à autre, une femme entrait puis saluait avant de se retirer. Jusqu’à ce qu’arrive une jeune fille avec le plateau du café. Tout en elle suggérait qu’il s’agissait de la « fian­cée » : sa parure, ses vêtements, ses cheveux lisses qui dépassaient de dessous son foulard noir et scin­tillant en même temps, sa démarche maladroite et hésitante comme si sa silhouette élancée et desséchée allait se briser à tout instant. Lorsqu’elle s’approcha et se pencha pour dépo­ser le plateau sur une table basse placée au milieu des canapés et des sofas de la véranda, la lividité de son visage apparut sous ses couleurs vives, et elle sembla plus âgée que ne l’avait pensé le prétendant, et moins belle aussi que ce qu’il aurait souhaité.

Elle partit à la hâte, de façon plus pudique encore qu’à son arrivée, après avoir engendré dans l’âme du jeune enseignant tristesse et amer­tume. Et la conversation s’engagea sans qu’il songe à porter la tasse de café à ses lèvres.

Quelques minutes à peine s’étaient écoulées lorsqu’apparut une jeune adolescente qui n’avait sans doute pas plus de 17 ans, avec des habits noirs usés semblables à ceux des servantes, et un visage aussi beau qu’une soucoupe de cristal, elle posa devant les hommes un grand plat rempli de bananes, avec célérité et calme, puis repartit comme si de rien n’était, et tout s’obscurcit à nouveau autour du prétendant. C’est alors que l’astucieux oncle azharite (ndt : diplômé de la faculté d’études reli­gieuses d’Al-Azhar) s’adressa à lui :

— Bois donc ton café, mon neveu, que nous allions faire sans tarder la prière de l’après-midi.

— Le café ne me dit rien, mon oncle. Je préfère les bananes, il n’y a rien de tel que les bananes.

La famille ne comprit pas l’allu­sion, certains s’en offusquèrent, et d’autres dirent : « Bon appétit, mon­sieur ». Et voici que quelques minutes plus tard, surprise générale : l’oncle de mon père demande la main de leur chère fille pour lui-même. Il était veuf depuis deux ans et avait une petite fille unique qu’il avait du mal à éduquer tout seul, à Tanta, loin de son village natal. La famille de la fille ne sut trop que dire, et on lui demanda un délai de réflexion.

Le jour suivant, au moment de la prière de l’après-midi, mon père prit son oncle par la main pour aller visi­ter une autre maison dont il avait demandé l’adresse, une maison d’un seul étage en boue séchée, mais où habitait la jeune beauté qui les avait servis. Que de leçons à tirer de tout cela !

Son père était âgé et grabataire depuis des années, tandis que la mère exerçait divers métiers pour nourrir la famille. Quant à la fille, elle aidait tout le monde, pour plaire, elle et ses soeurs, à ses parents. La mère du prétendant hésita, après tout, c’était son fils unique, elle en était fière et ne cessait de faire son éloge. Puis elle finit par accepter son choix, tout au moins pour ne pas jouer les trouble-fêtes dans le parte­nariat entre les deux familles. Son oncle le prévint qu’il la prendrait avec la seule djellaba qu’elle portait. « Je la prendrais même sans le moindre habit, mon oncle », répli­qua-t-il .

Le retour du vieux

Mohamad Abdel-Nabi


Licencié de la faculté des langues et de traduction à l’Université d’Al-Azhar en 2002, le jeune romancier, Mohamad Abdel-Nabi, a publié son premier recueil de nouvelles Fi al-wasl wal ehtéraq (des affres de l’amour) en 1999, grâce au financement du Fonds du déve­loppement culturel. Son recueil de nouvelles, Chabah Anton Tchekhov (le fantôme d’Anton Tchekhov), a reçu le prix Sawirès du roman des jeunes en 2011. Son premier roman, intitulé Rogoue al-cheikh (le retour du vieux) et publié aux éditions Rawafed, figurait dans la longue liste du Booker du roman arabe. Ce dernier vient de recevoir le prix Sawirès du roman des jeunes écrivains.

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