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Le Caire-Paris, aller-retour

May Sélim, Mercredi, 10 juillet 2024

Ville Lumière, phare d’inspiration pour des intellectuels du monde entier, Paris a ouvert ses bras à nombre d’artistes et d’intellectuels égyptiens, tantôt en quête de renouveau, tantôt pour échapper à l’amertume de la défaite de 1967. Retour sur l’expérience de Abdel-Moati Hégazi, Adam Hénein et Adli Rizkallah.

Le Caire-Paris, aller-retour

Hégazi : Une remise en question

Journaliste, poète et écrivain, Ahmed Abdel-Moati Hégazi a quitté l’Egypte aux débuts des années 1970 pour fuir les contraintes politiques imposées aux intellectuels. « J’ai voulu m’éloigner, aborder mes pensées et mes positions au sein d’une autre culture et d’une autre vie », explique le poète. A l’époque, Hégazi était journaliste à la revue Rose Al-Youssef, et il devait continuer à y écrire depuis la France pendant trois mois. Il s’était également mis d’accord avec d’autres revues pour leur écrire des articles. « Suite à un entretien publié dans le monde par l’écrivain marocain Tahar Ben Jelloun, intitulé Paris vu par Hégazi, l’Algérien et chef du département des études arabes à l’Université Paris VIII, Jamel Eddine Bencheikh, m’a proposé de donner des cours d’arabe aux étudiants de l’université ». En France, le professeur et poète Hégazi a approfondi ses relations avec les artistes et les intellectuels égyptiens résidant en France : Mahmoud Amin Al-Alem, Louis Awad, Adam Hénein, Adli Rizkallah, Georges Bahgory et autres. De même, il a rencontré des intellectuels français, tel André Miquel, et d’autres arabes, tel le poète palestinien Mahmoud Darwich.

En 1981, le président du syndicat des Journalistes en Egypte, Salah Galal, lui rend visite à Paris. Une rencontre qui a également regroupé plusieurs intellectuels égyptiens. Galal, après un accord avec le président Sadate, leur demande de rentrer au pays et leur garantit la liberté d’expression. Hégazi, malgré une vie stable à Paris, a accepté. « Je suis d’abord retourné pour un petit séjour en Egypte. J’étais très bien accueilli à Rosa Al-Youssef. De même, Sadate m’a accueilli dans sa maison d’été à Alexandrie pour une rencontre d’une heure et demie. Mais de retour en France pour mettre terme à mon travail à l’université, j’ai entendu parler d’une vaste campagne d’arrestation d’intellectuels. Le mois suivant, Sadate était assassiné ». Ce contexte de méfiance a poussé Hégazi à prolonger son séjour en France. En 1987, il commence à écrire pour le quotidien Al-Ahram. En 1990, il décide de rentrer. « L’heure du retour avait sonné, autrement la décision aurait été de plus en plus difficile ».

Pour le poète, l’Egypte est fortement influencée par la culture française et ce, dans de différents domaines. « Il suffit de citer les noms des pionniers Rifaa Al-Tahtawi, Ali Moubarak, Qassem Amin et Mohamad Abdou qui étaient des boursiers en France. En littérature, Ahmad Chawqi, Taha Hussein et Heikal étaient aussi imprégnés de culture française. Le sculpteur Mahmoud Mokhtar, le peintre alexandrin Mahmoud Saïd, ainsi que l’homme de théâtre Georges Abyad étaient formés en France. Sans ces grands noms, on ne peut pas parler d’une culture égyptienne moderne », conclut-il.


(Photo : Bassam Al-Zoghby)

 Hénein : Un changement de style

 Comme pour beaucoup d’artistes, la défaite de 1967 a été un facteur déterminant pour Adam Hénein. Le départ s’est imposé comme une échappatoire à la déception et la frustration ressenties après la Naksa. En 1970, il s’en va d’abord pour Berlin, puis s’installe à Paris pour un long séjour de 25 ans. Il y travaille particulièrement la peinture, partant à la découverte de nouveaux supports comme le papier japonais et le papyrus. Il expérimente différents formats. Ses couleurs faites de pigments naturels et gomme arabique se reflètent dans ses peintures des années 1986 et 1987 : La Pierre Noire, Hommage à Giotto, Hommage à Fra Angelico. Le disque, inspiré du disque solaire, devient un élément récurrent dans ses oeuvres. Il réalise aussi des sculptures de petit format, comme en 1983 Célébrité I et II en bronze polychrome, en 1984 Père et ses deux fils, ou encore Le jeune élégant, en bronze. Il expose dans de différents lieux et galeries, en France, en Europe et hors d’Europe.

« Durant les années 1950, en faisant de la sculpture, Adam Hénein a souvent recours à un élément figuratif résumant son idée. Par exemple, il traduisait l’idée du repos par une sculpture d’un homme en djellaba allongé sur le dos, ou encore la soif par un homme qui boit de l’eau d’un pot ou encore l’élancement par un aigle qui est en train de décoller. Après son expérience en France et la rencontre de différentes expériences artistiques, ses lignes deviennent plus simples et plus symboliques touchant toujours à la culture égyptienne. La forme et le volume de son oeuvre résument en soi son idée sans aucun surplus », souligne Essam Darwich, disciple d’Adam Hénein et président du conseil d’administration de la Fondation Adam Hénein pour les arts plastiques. Après la disparition de Hénein en 2020, différents sketchs et moules de sculptures ont été trouvés dans son atelier à Paris par l’artiste égyptien résidant en France Nabil Boutros. « La Fondation Adam Hénein a réussi, en coopération avec Nabil Boutros, à transporter toutes ces oeuvres en Egypte. Avec ces moules, des sculptures ont été reproduites en plâtre », souligne Darwich. En coopération avec la Bibliothèque d’Alexandrie, la fondation organisera en décembre prochain une exposition pour toutes ces oeuvres trouvées en France et qui n’ont jamais été exposées auparavant. Une création porteuse de l’identité égyptienne de Hénein et de son expérimentation en France. De nouvelles surprises de Hénein seront à découvrir à la Bibliothèque d’Alexandrie.

 Adli Rizkallah : L’amour de Paris et des aquarelles

 « Je suis fou de Paris, cette belle enjôleuse. Me voilà à confesser mon amour pour la première fois, je ne sais pourquoi. Est-ce ma nature d’homme oriental qui m’avait rendu plus réticent ? Je ne le pense pas ; cela s’opposerait à mon côté rebelle. Simplement le moment est venu ». C’est le témoignage de Adli Rizkallah publié à l’Hebdo en 2007 à l’occasion de son exposition Hommage à Paris et à mes amis français, tenue au Centre culturel d’Egypte en France.

Rizkallah (1939-2010) était originaire de la Haute-Egypte et a travaillé après ses études en beaux-arts comme peintre pour enfants à Dar Al-Hilal. Mais la défaite de 1967 l’a fortement touché à tel point de quitter l’Egypte. Il écrivait : « Je suis arrivé à Paris pour la première fois en 1971, à l’âge de 32 ans. Je n’étais plus ni tout jeune ni trop vieux pour apprendre. J’en avais plein le dos, après dix ans de travail dans le champ des dessins et de l’écriture pour enfants. Brûlant d’ardeurs artistiques, dès l’âge de 13 ans, j’ai failli me perdre en route sous l’effet des contraintes académiques — tout de même nécessaires. La défaite de 1967 avait ébranlé mon existence, me laissant dans un état de déséquilibre psychique et artistique ».

A Paris, il cherchait un essor, un élan, une expression nouvelle. « En quête de nouveaux débuts, la ville m’a pris dans ses bras. En Egypte, on n’avait pas le droit, en temps de guerre, d’importer des articles superflus comme les tubes de couleurs et les pinceaux. A peine arrivé, j’ai alors acheté des couleurs aquarelles (Winsor & Newton) et du papier coton. Un vrai trésor. Je noyais le pinceau dans l’eau et touchais la couleur en toute douceur, faisant de fines taches sur papier, juxtaposant les couleurs. Celles-ci s’embrassaient, fondaient … Une fois le travail achevé, j’ai crié de joie, mon coeur tressautait, enfin, j’ai trouvé mon chemin ... mon premier tableau est né », soulignait-il. Et dès lors, il ne s’est jamais arrêté de jouer avec ses aquarelles. A Paris, il multipliait les expositions et les ventes de ses peintures. Et dans l’une des expositions à succès, le poète Ahmed Abdel-Moati Hégazi lui a dédié le poème : Ayat Min sourate Al-Lawn (des versets de la sourate de couleur). Même après son retour en Egypte, ses aquarelles reflétaient son monde de couleurs, de fantaisies et de rêves. Dans ses aquarelles, il semait un espoir éternel.

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