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La rue face au pouvoir: que peut-il se passer au Kenya ?

AFP , Mercredi, 26 juin 2024

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Les gens traversent une rue parsemée de débris après les affrontements entre les manifestants et la police anti-émeute près des bâtiments du Parlement lors d’une grève nationale pour protester contre les hausses d’impôts et le projet de loi de finances 2024 au centre-ville de Nairobi. Photo : AFP

Le Kenya se retrouve plongé dans l'incertitude après le vote de l'impopulaire projet de budget pour 2024-25 mardi au milieu d'une journée de chaos et de violences meurtrières, qui ne semble pas dissuader les opposants.

Comment cette locomotive économique de l'Afrique de l'Est a-t-elle basculé dans de telles violences, et que va-t-il se passer désormais ?

. Que s'est-il passé ?

Mardi était une journée de manifestations et de grève générale, dans le cadre d'un mouvement de contestation du gouvernement qui prévoit d'instaurer de nouvelles taxes dans le budget 2024-25.

La journée avait débuté dans le calme avec des manifestations dans diverses villes du pays.

Les tensions se sont intensifiées dans l'après-midi dans la capitale Nairobi, alors que les manifestants progressaient vers le Parlement.

Selon plusieurs ONG, la police a tiré à balles réelles pour tenter de contenir la foule, qui a forcé les barrages de sécurité pour pénétrer dans le complexe abritant l'Assemblée nationale et le Sénat. Des bâtiments ont été saccagés et partiellement incendiés.

Un tel assaut est inédit dans l'histoire du pays, indépendant depuis 1963.

Des pillages ont également eu lieu à Nairobi et dans plusieurs villes. Des bâtiments ont été incendiés à Eldoret, dans la vallée du Rift, fief du président William Ruto.

Aucun bilan officiel n'a été communiqué.

Au moins 13 personnes ont été tuées, a déclaré mercredi à l'AFP Simon Kigondu, président de la Kenya Medical Association, la principale association professionnelle de médecins du pays, en soulignant que ce bilan restait provisoire.

Un responsable du Kenyatta National Hospital de Nairobi, le principal du pays, a affirmé mercredi à l'AFP avoir reçu "160 personnes (...) certaines avec des blessures superficielles, d'autres avec des blessures par balles".

. Comment en est-on arrivé là ?

Après la présentation le 13 juin au Parlement du projet de budget prévoyant l'instauration de nouvelles taxes (TVA de 16% sur le pain, taxe annuelle de 2,5% sur les véhicules à moteur...), un mouvement baptisé "Occupy Parliament" ("Occuper le Parlement") a été lancé sur les réseaux sociaux, rencontrant un fort écho au sein de la "génération Z" (jeunes nés après 1997).

La mobilisation est allée croissant lors de deux premières manifestations pacifiques les 18 et 20 juin, et de nombreux Kényans ont emboîté le pas de la jeunesse. Le mot d'ordre antitaxes est devenu antigouvernemental, avec des slogans comme "Ruto must go" (Ruto doit partir").

L'annonce du gouvernement qu'il abandonnait la plupart des mesures fiscales n'a pas dissuadé les manifestants, qui demandent le retrait intégral du texte.

"Le président Ruto et son gouvernement ont sérieusement sous-estimé l'ampleur de la colère de la population face aux hausses d'impôts et aux conditions socio-économiques sous-jacentes", estime Andrew Smith, analyste au cabinet de conseil en évaluation des risques Verisk Maplecroft.

Le mécontentement est d'autant plus fort que William Ruto avait été élu en août 2022 en promettant de défendre les plus modestes. L'an dernier, il a déjà augmenté notamment l'impôt sur le revenu et les cotisations de santé et doublé la TVA sur l'essence.

Pour le gouvernement, ces mesures fiscales sont nécessaires pour redonner des marges de manoeuvre au pays, lourdement endetté (la dette publique représente près de 70% du PIB), et financer son ambitieux budget 2024-25 tablant sur 4.000 milliards de shillings (29 milliards d'euros) de dépenses, un record.

. Et maintenant ?

Le président Ruto doit désormais signer le projet de budget. Mardi soir, il a affiché sa fermeté en affirmant que les manifestations avaient été "détournées" par des "criminels", mais n'a pas mentionné ses intentions.

Constitutionnellement, il peut promulguer le texte ou décider de le renvoyer devant le parlement.

"M. Ruto est dans une situation difficile. Il doit réduire le fardeau de la dette du Kenya et subit des pressions de la part du FMI pour augmenter les recettes publiques, mais ces manifestations montrent qu'il va avoir du mal à y parvenir en imposant de nouveaux impôts sans provoquer de nouvelles manifestations", souligne Andrew Smith.

La suite du mouvement, largement pacifique jusqu'à mardi, n'est pas encore définie.

Avant les événements de mardi, une nouvelle journée était prévue jeudi aux abords de State House, le palais présidentiel.

Pour Andrew Smith, le déploiement de l'armée est à double tranchant: "Cela pourrait réduire les manifestations, ou alors nous pourrions voir des niveaux de violence encore plus élevés et des manifestations s'étendre".

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