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A la recherche des récits perdus

Lamiaa Alsadaty , Samedi, 18 mai 2024

Basim Khandaqji a reçu le prix international de la fiction arabe, pour son roman Qénaa bi Lawn Al-Samä (un masque à la couleur du ciel). Ecrit dans les prisons israéliennes, ce livre remet en question les narrations autour de la Palestine.

A la recherche des récits perdus

Autant de récits que de questions nous hantent à la suite de la lecture du roman de Basim Khandaqji, lauréat du Booker arabe Qénaa bi Lawn Al-Samä (un masque à la couleur du ciel). Un titre qui ne passe pas inaperçu.

Placé entre soi-même et le monde, le masque a une nature double, puisqu’il est tourné vers l’intérieur et l’extérieur en même temps. Il déguise, cache, recouvre, protège, ment, libère … Mais le masque peut aussi être identifié aux personnages et rôles que nous incarnons, avec lesquels nous entrons dans le monde réel, et ces rôles servent à nous identifier. Porter un masque pourrait avoir plusieurs raisons : la peur de l’Autre, la volonté de se recroqueviller, de se protéger, mais aussi un médium pour interagir avec l’Autre … et c’est justement ce dernier motif qui a été employé par le personnage principal Nour. Quant à la « Couleur du ciel », elle fait évidemment allusion à la couleur bleue, celle de l’identité israélienne, ou encore aux traits ashkénazes de Nour, surnommé « al siknaji » dans le camp de réfugiés de Ramallah où il vit, ce qui veut dire dans le dialecte de la ville d’Al-Khalil : celui qui a les traits d’un étranger.

Dès le début, Khandaqji nous fait sentir la déception de son héros Nour Al Machhadi, un jeune archéologue dont les recherches historiques sur Marie Madeleine ont connu un grand échec à cause de nombreux obstacles, dont le plus important est celui de la faible présence, sinon la quasi-inexistence de Marie Madeleine dans les archives de l’Histoire Officielle.

Afin de faire face à cet échec, d’une part et d’une autre, dans le but de défier le célèbre roman de Dan Brown — né en 1964 — Le Code de Da Vinci, prétendant que Jésus et Marie Madeleine étaient mariés, Nour, ce réfugié palestinien installé dans un camp de Ramallah, décide d’écrire un roman sur la Marie Madeleine.

Mais comment ce réfugié se déplacera-t-il dans le cadre des lois de l’occupation israélienne et de l’apartheid qui l’empêchent de circuler librement pour chercher et explorer l’implicite dans la ville où se trouvait Marie Madeleine ? Une solution pourrait être de l’écrire à travers la fiction, « L’histoire n’est-elle pas en fin de compte une imagination raisonnable ? », s’interroge-t-il.

Hésitant, il ne sait pas comment procéder : il pose la question comme pour impliquer le lecteur dans la narration, ou dans une réflexion sur la narration « Comment vais-je écrire le roman ? Quelle méthode vais-je adopter ? ». Il n’hésite pas à enregistrer ses interrogations aussi bien que ses réflexions sur son portable. Et il clôt toujours ses enregistrements par un discours destiné à son ami Mourad, qui avait fait des études en sciences politiques, en prison. Mourad, semble, en effet, être la conscience incarnée.

Se faire passer pour Orr

Par pure coïncidence, Nour (prénom qui signifie lumière en arabe) met la main sur la carte d’identité d’un Israélien appelé Orr (lumière, en hébreu). Il décide de se faire passer pour Orr et de rejoindre une expédition d’archéologie dans une colonie israélienne en Cisjordanie, afin de mener à bien les recherches dont il a tant rêvé. Ayant les traits des Ashkénazes, en plus d’être hébréophone et anglophone, il a réussi à s’approprier cette nouvelle identité, sans peine.

Lors d’un séjour en Israël qui lui aurait été impossible en tant que Palestinien, il rencontre, pour la première fois de sa vie, des habitants de l’autre côté. Il fait la connaissance de deux filles : une israélienne, d’origine arabe, Eyala Charaabi, et une palestinienne de Jaffa, Sama Ismail, portant « l’identité bleue » (carte d’identité nationale en Israël, délivrée aux Palestiniens).

Khandaqji, né à Naplouse en 1983 et emprisonné en 2004, a déjà publié deux recueils de poésie en 2009 et 2013, avant de se tourner vers l’écriture de romans. Il a brillamment esquissé ses personnages : Nour, son père, Eyala et Sama, ... qui racontent tous leurs propres histoires dans le roman que rédige Nour. Ce dernier raconte, à son tour, d’autres histoires … des récits enchâssés qui nous font repenser la question de l’identité et du lieu : comment l’occupation peut-elle changer les destins, les lieux et les identités ? Et comment rend-elle la vie cauchemardesque ?


Cérémonie de la remise du prix Booker à Abu-Dhab

Qui suis-je ?

En effet, tout au long des 239 pages, le roman donne corps aux divers conflits psychologiques. Après avoir assumé l’identité d’Orr, Nour peine à se retrouver dans son identité. Est-il toujours Nour ? Ou est-il devenu Orr ? Quand il retourne dans sa chambre, suffit-il d’ôter le collier portant l’Etoile de David pour redevenir lui-même ?

Nour était-il obligé de s’approprier une autre identité pour accéder à son rêve ? A-t-il le droit de le faire ? Ou s’agit-il d’une usurpation, d’une trahison, d’une normalisation avec l’ennemi ? Ce conflit interne s’est cristallisé à travers de longs dialogues entre Nour et Orr. Le paradoxe jaillit du fait que Nour a été contraint de porter le masque de son ennemi pour découvrir son pays et avoir droit à y circuler librement, il se redécouvre dans le miroir de l’ennemi.

Nour incarne ainsi une autre image du militantisme. Il ne suit pas le modèle des enfants des pierres ou des militants portant les armes. Mais il est quand même un militant qui s’est engagé à remettre en question les narrations occidentales autour de la Palestine et à mettre en valeur l’Histoire de son peuple. Il s’est entièrement donné à la rectification, à la narration de son propre récit. Ainsi, il a pratiqué un militantisme littéraire dont la mémoire arabo-palestinienne a vraiment besoin. Pour ce, il a voulu donner à Marie Madeleine une voix palestinienne, tout en évoquant l’orientalisme d’Edouard Saïd, lequel analyse la vision impérialiste de l’Occident. Cet Occident s’est donné le droit d’invoquer la Marie Madeleine en latin, en français ou en grec …

Une autre question abordée est celle de la façon par laquelle les Arabes de 1948 portant l’identité israélienne se voient (et ce, à travers le personnage de Sama qui affirme souvent son appartenance à la Palestine). En outre, la façon dont ces derniers conçoivent leurs compatriotes qui vivent dans les camps de réfugiés, et vice-versa.

Qénaa bi Lawn Al-Samä est un roman écrit en prison, sur un monde qui, quoique loin des barreaux, s’avère être une prison plus grande. Un endroit où s’accumulent les questions et se déchaînent la violence, l’effacement, les tentatives d’enterrer un peuple entier aussi bien que son Histoire. Un roman à lire absolument pour son esthétisme, mais aussi pour la profondeur des questions qu’il soulève.

Qénaa bi Lawn Al-Samä (un masque à la couleur du ciel), roman de Basim Khandaqji, aux éditions Al-Adab 2023, 239 pages.

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