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Nathan Devers : contre les zombis, aliénés par les réseaux sociaux

Manar Attiya , Jeudi, 04 avril 2024

De passage au Caire, le philosophe et romancier français Nathan Devers a tenu une conférence à l’Institut Français d’Egypte pour répondre à la question : doit-on s’exprimer sur les réseaux sociaux ?

Contre les zombis, aliénés par les réseaux sociaux
Nathan Devers lors d’un débat à l’IFE dans le cadre de l’événement La Nuit des idées

« Il fallait la raconter, cette spirale. La spirale de ceux qui tournent en rond entre le virtuel et la réalité. (…) Le cercle vicieux d’une génération qui se connecte à tout, excepté à la vie ». Nathan Devers explique ainsi dans son roman Les liens artificiels (éditions Albin Michel), traduit vers l’arabe en 2022, la raison pour laquelle il a voulu partager sa vision critique sur les médias numériques.

Ne voulant pas rédiger de « roman à thèse », Nathan Devers s’est contenté de lancer un cri d’angoisse, et l’oeuvre n’a pas tardé à avoir des échos auprès du public, car elle ne cesse de récolter des prix. Elle a été sélectionnée Choix Goncourt de l’Orient 2022, prix lancé par l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) au Moyen-Orient en partenariat avec l’Institut Français du Liban (IF). L’oeuvre primée a été donc choisie par plus de 500 étudiants, inscrits dans 34 universités situées dans 12 pays du Moyen-Orient, dont le Liban, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Et a obtenu par la suite le Choix Goncourt de l’Italie 2022 et le Choix Goncourt de l’Algérie 2022.

« Les réseaux sociaux sont pour moi un Antimonde, et les gens qui se cachent derrière des écrans sont des Antihumains », note Nathan Devers, en faisant remarquer que « les machines de souffrance » (les ordinateurs) remplacent de plus en plus l’esprit humain.

Diplômé de l’Ecole normale supérieure en 2016 et agrégé de philosophie en 2020, le jeune philosophe veut nous dire qu’une nouvelle répartition des tâches est en train de se mettre en place entre les automates spirituels et leurs utilisateurs vivants. Sans quitter son fauteuil, grâce à un simple clavier, un écran d’ordinateur, l’homme donne toute son énergie à une machine. C’est elle qui pense, parle et gesticule à sa place. Par la suite, il commence à vivre dans un univers parallèle au sien, auquel pourraient se connecter des millions d’êtres humains à la recherche d’un nouveau monde.

L’homme-zombi se résigne : son cerveau est une clé USB qu’il branche à un ordinateur. « Au départ, il y avait un homme et un ordinateur. Ensuite, ils se sont mélangés et ont donné naissance à un hommniateur », dit Nathan en personnifiant la machine.

La rencontre avec l’auteur a été une belle occasion pour le public francophone du Caire de découvrir cette oeuvre récente et d’en discuter avec lui. Devers a pu alors transmettre, notamment aux jeunes lecteurs, son « cri d’angoisse vis-à-vis des nouvelles technologies qui nous dépossèdent nous-mêmes et nous privent du réel ».

Mort en direct

C’est exactement ce qu’il a pu montrer à travers son ouvrage, Les liens artificiels, qui s’ouvre sur la tentative de suicide de Julien Libérat qui, sous une grosse averse, se jette par la fenêtre en se filmant sur les réseaux sociaux. Retour en arrière : Julien est, sous tous les points de vue, un raté. Sa carrière de pianiste est un échec complet. Ce professeur de piano quitte Paris, après s’être séparé de sa compagne, pour habiter en banlieue sur d’anciens champs de betteraves, dans un studio avec une activité très réduite. Ensuite, il découvre alors en ligne un monde « miroir » d’une précision diabolique où tout est possible : une seconde chance pour devenir ce qu’il aurait rêvé être ... Bienvenue dans « l’Antimonde ».

Dans ce métaverse, Julien, le héros, crée son avatar sous le nom de Vangel. Les succès se poursuivent et la vie devient, enfin, plus simple. Jusqu’à la dangereuse spirale de l’addiction qui l’entraîne loin, très loin, du monde réel. « D’habitude, l’être humain est tenté de fuir le réel parce qu’il est dur, parfois ennuyeux ou violent encore », justifie Nathan Devers.

La génération mal du siècle

En fait, ce roman, Les liens artificiels, est né à la suite de la pandémie de Covid-19 en novembre 2019. Pourquoi ? « Au moment du coronavirus, j’ai été frappé par une sorte de vertige de voir le monde s’arrêter. Les gens étaient satisfaits de s’enfermer chez eux et de n’avoir plus d’interaction avec n’importe qui, seulement une interaction numérique. Et ça, ça m’avait effrayé. Je me suis dit : On est dans une sorte de mondialisation dématérialisée où le monde est complètement absent, effacé, retiré. C’est ce vertige-là qui m’a donné le désir d’écrire ce roman », se souvient l’écrivain, né en 1997, qui a vécu une double culture, celle du réel et du virtuel, comme tous les jeunes de son âge. Et d’ajouter : « J’appartiens à la première génération qui a grandi en même temps que les réseaux sociaux, les smartphones, la numérisation, la première pour laquelle le réel et le virtuel sont des expériences indistinctes. C’est ce que j’appelle le mal du siècle ».

Il a découvert au fur et à mesure que la nouvelle génération à laquelle il appartient a moins d’intérêt pour la lecture. Les jeunes ne lisent plus parce qu’ils n’arrivent pas à se concentrer sur la continuité d’un récit. Sur les réseaux sociaux, les choses sont plus simples, plus attirantes, séduisantes et plus agréables. Par le biais de la nouvelle technologie, les jeunes suivent des pages, voient leur fil d’actualité, ils lisent des histoires, rient sur des anecdotes, font défiler une image sur Facebook ou scroller une vidéo sur TikTok. « Facebook aime vomir tout son flot de poubelles. Twitter et Instagram ? Un mélange du pire. (…) On raconte sa vie, on like et on dislike. On essaie vainement d’attirer l’attention », dit Nathan Devers.

L’auteur a choisi de nous livrer de petits poèmes, ponctuant l’ouvrage. Il a seulement 26 ans et a déjà derrière lui deux essais et deux romans. Il essaie de convaincre la jeune génération de l’importance de la lecture. « J’ai écrit Les liens artificiels pour tous ceux et celles qui sont fâchés contre la lecture », dit-il. D’ailleurs, il pense qu’un roman est là pour soulever des questions. Et le rôle d’un écrivain est de tenter de répondre à toutes ces questions qui intéressent le lecteur, tout en essayant d’assimiler ce qui est difficile à comprendre autour de soi.

Du moins, c’est ce qu’il essaie de faire dans ses oeuvres. En 2019, il publie son premier essai intitulé Généalogie de la religion, puis en 2020, il sort un roman intitulé Ciel et Terre. En 2021, il signe son troisième essai, Espace Fumeur. Et en janvier 2024, il publie son dernier récit, Penser contre soi-même (éditions Albin Michel), dans lequel il scrute son existence à la seule fin de comprendre et de faire comprendre, en posant plusieurs interrogations philosophiques.

Cela rejoint ce qui l’a souvent intrigué, notamment le comportement des gens : ceux qui l’insultent sur les réseaux sociaux sont ceux-là même qui voudraient prendre un selfie avec lui !

Une vie multipliée par dix

Pour attirer la nouvelle génération à la lecture, il est convaincu qu’il faut trouver une solution qui pourrait concilier les deux en même temps : le réel et le virtuel : « Les mirages et le réel, les écrans et les choses, le monde et les réseaux ». Car aujourd’hui, on n’a pas de choix. On vit à l’époque de l’intelligence artificielle. La technologie impose ses diktats. Arrêter les écrans est impossible. On peut le faire individuellement, mais pas collectivement. Il tente de proposer une solution : « Que les livres sortent d’une littérature qui ne fait pas cas du lecteur. Qu’ils expriment ce que seuls les écrans font ». Le philosophe est conscient que le réel est restreint. On n’y mène qu’une seule vie, tandis que le virtuel est illimité, les gens pourraient vivre quatre vies ou plus en même temps, c’est où la vie peut être multipliée par dix.

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