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Le mythe et la réalité, le passé et le présent

May Sélim, Jeudi, 04 avril 2024

La série télévisée Al-Hachachine (les assassins), de Peter Mimi, revient sur les légendes liées au personnage de Hassan Al-Sabbah, fondateur de la secte chiite éponyme. En mettant en relief son côté terroriste, se trouve, en toile de fond, une critique de l’islam politique.

Le mythe et la réalité, le passé et le présent
Hassan Al-Sabbah, le Vieux de la montagne.

Dès ses premiers épisodes, le feuilleton Al-Hachachine (les assassins) a suscité tant de controverses. Car il s’inspire de l’Histoire, sans y rester collé, et mise sur la fiction et l’éblouissement visuel plutôt que sur la véracité des faits. D’après un scénario de l’écrivain Abdel-Réhim Kamal, le leader de la secte des Assassins, Hassan Al-Sabbah (1050-1124), est campé par le comédien Karim Abdel-Aziz. Surnommé le « Vieux de la montagne », Al-Sabbah est le chef de la branche chiite ismaélienne des nizarites. Il a cherché refuge dans la forteresse d’Alamut (à 100 km de l’actuelle Téhéran) et a semé la terreur par des attentats suicides commis par ses fidèles et des assassinats brutaux contre les maîtres de l’Empire seldjoukide en Perse médiévale. Et ce, dans l’objectif de répandre les idées de sa secte au détriment des sunnites.

Dès le départ, le public habitué à voir des séries historiques en arabe classique est choqué par l’emploi de l’égyptien dialectal courant. Dans certaines scènes, quelques paroles de Hassan Al-Sabbah sont martelées en arabe à mi-chemin entre le classique et le dialectal. En fin de compte, l’usage du dialectal permet aux gens de tous les niveaux intellectuels de suivre la série sans gâcher leur plaisir en optant pour un langage savant.

La question qui se pose d’emblée est la suivante : s’agit-il d’histoires réelles ou de fiction ? Le scénariste Abdel-Réhim Kamal a débuté son travail de recherche il y a une dizaine d’années ; il n’aime pas cependant trop s’attarder sur cette question. Il s’est simplement contenté d’indiquer dans le générique, en intertitre, « Abatil wa Abtal min Wahie Al-Tarikh » (mensonges et héros inspirés de l’Histoire). Il a ainsi avisé les téléspectateurs que ce qui suivra ne relève pas forcément de la réalité, mais ce sont les légendes ayant auréolé la vie d’Al-Sabbah qui ont guidé la ligne dramatique. Cela dit, fiction, mythe et Histoire se confondent dans l’oeuvre, de quoi pousser les téléspectateurs à creuser dans l’Histoire pour mieux connaître cette secte chiite et son leader.

De temps à autre, il faut rappeler le danger de l’islam politique et du fanatisme. Et ce, notamment à l’ère de Daech, d’Al-Qaëda ou encore des Frères musulmans. C’est essentiellement la raison pour laquelle la boîte de production Al-Mottahida (créée par l’Etat pour investir dans le champ audiovisuel) a jugé impérieux de mettre à nu les idées ensorcelantes des islamistes, visant à manipuler les gens. Al-Sabbah est l’un des pionniers à créer une bande terroriste au nom de l’islam. Il parle de justice, d’amour divin et du paradis pour attirer les fidèles et se prend pour un messager de Dieu qui possède la clé du paradis éternel.

Peter Mimi, qui a réalisé au cours des trois dernières années la trilogie télévisée Al-Ekhtiyar (le choix) racontant, entre autres, l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir en Egypte, les actes terroristes commis au Sinaï, etc., a décidé de puiser cette année dans l’Histoire pour reconfirmer son message : l’islam politique est honni en Egypte et de par le monde. Le fanatisme et le terrorisme ne collent pas aux promesses du paradis.

L’apparent et le caché

Bénéficiant d’un budget colossal, le réalisateur Peter Mimi mise sur la fascination des effets visuels (VFX). Dès le générique, les rythmes trépidants des percussions et la voix de Waël Al-Fachni chantant des quatrains soufis de Omar Al-Khayyam mis en musique par le Tunisien Amin Bouhafa ont un effet alarmant. Mimi use des VFX spéciaux pour nous dévoiler une ville d’autrefois et une citadelle perchée sur une montagne macabre.

Hassan Al-Sabbah se présente ensuite comme un personnage charismatique, voire un super-héros. Le feuilleton dévoile son conflit interne et la distinction entre l’apparent (zahir) et le caché (batine). En quête de savoir, et après avoir été guidé par des imams chiites, ces deux aspects deviennent une doctrine bien maîtrisée par Al-Sabbah pour mieux contrôler ses fidèles. Il joue le prévoyant alors qu’il use de la science (scène du sauvetage du navire lors d’une tempête), etc. Il joue tout le temps sur ce double aspect : l’apparent et le caché.

Karim Abdel-Aziz nous fait aimer Al-Sabbah, mais en même temps, on se méfie de lui. Une des scènes les plus cruelles est celle dans laquelle il donne l’ordre d’exécuter son propre fils, pour avoir tué son maître à penser. Il se prend pour un homme de daawa (prédication) et renonce à ses sentiments parentaux.

Dans l’un de ses rêves, tourné dans un décor symbolique, Hassan grimpe un escalier, entouré de squelettes et de crânes, pour monter jusqu’au ciel. Il rencontre une sorcière qui lui demande de tuer Hassan Al-Sabbah pour atteindre ses buts. Hassan devient alors son propre démon. Il tue son double, symbole de l’homme, en quête du chemin vers Dieu. Désormais, c’est le démon qui prend le dessus.

L’homme qui détient la clé du paradis porte les habits noirs d’un ermite. Il initie ses fidèles au sacrifice, leur demandant de commettre des attentats suicides, leur offrant des houris, de la drogue, etc. Il les promène dans des jardins pleins de miel et de boissons alcoolisées, parmi des femmes séduisantes qui chantent et dansent ; c’est l’image qu’il leur offre du paradis.

Il nous rappelle la scène symbolique du film Paradise Now (2005) du réalisateur palestinien Hany Abu Assad, en promettant à ses adeptes de les attendre au seuil du paradis. Les promesses de ce genre de leaders sont capables de nous traîner tous en enfer.

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