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Les héritières de la Diva

Lamiaa Alsadaty , Mercredi, 21 février 2024

Une soirée spéciale se tient le 21 février au Grand Musée égyptien, près des pyramides, animée par des chanteuses qui brillent en reprenant les chefs-d’oeuvre de l’Astre de l’Orient.

Les héritières de la Diva

Plus qu’une chanteuse, l’influence d’Oum Kalsoum reste très vivace ; elle touche à des générations très diverses qui, pour se faire une place sur la scène musicale, ont choisi de creuser dans son répertoire.

Parmi les noms les plus connus figurent Riham Abdel-Hakim, May Farouk, Amal Maher, Marwa Nagui, Iman Abdel-Ghani, Rehab Omar et bien d’autres.

Née en 1983, Riham Abdel-Hakim est diplômée de la faculté des lettres, département d’anglais. A l’âge de 12 ans, elle s’est inscrite à la chorale des enfants de l’Opéra du Caire dirigée par le maestro Sélim Sahab. Elle a été choisie par la réalisatrice Inaam Mohamad Ali pour incarner la petite Oum Kalsoum dans une série télévisée qui porte le nom de la diva et laquelle a fait un tabac lors de sa diffusion pour la première fois en 1999. Depuis, elle ne cesse d’interpréter les chansons arabes classiques, notamment celles d’Oum Kalsoum, sur les planches de l’Opéra du Caire.


Riham Abdel-Hakim.

Le parcours de May Farouk ressemble beaucoup à celui de Riham Abdel-Hakim, toutes les deux partagent plusieurs dénominateurs communs : l’environnement artistique dont elles sont issues, les festivals auxquels elles ont participé, la forme de chant classique qu’elles présentent … « Je crois que notre présence, May et moi, sur la scène musicale a créé un certain équilibre, d’autant que nous interprétons des chansons classiques. Gagner l’amour du public, c’est magnifique. Mais j’espère que les gens nous accepteront dans de nouvelles chansons, parce que parfois nous avons l’impression que le succès que nous avons pu réaliser dans le chant classique fait que le public ne veut pas nous voir dans un autre genre musical », a souligné Riham Abdel-Hakim dans la presse.

D’un autre côté, May Farouk a affirmé à maintes reprises dans ses interviews que le fait de chanter Oum Kalsoum est une arme à double tranchant : le public croyait qu’elle n’arrivait qu’à réinterpréter les chansons de la diva et que cela représentait un aspect négatif de sa carrière de chanteuse. Mais elle a insisté sur le fait que « réussir à chanter Oum Kalsoum est un succès redoutable ». L’an dernier, May a renoncé à son poste à l’Opéra du Caire pour se débarrasser de la charge de « l’employée », selon ses termes, et suivre les traces de la diva dont la voix d’or fut reconnue dans tous les pays arabes et au Moyen-Orient. May ne cesse de chanter dans des concerts privés et publics dans presque tous les pays arabes.


Marwa Nagui.

Une école à part

La question qui se pose : pourquoi choisir de réinterpréter les chansons d’Oum Kalsoum au début de sa carrière ? « Car elle représente à elle seule une école pour ce qu’on appelle le chant élaboré. Afin d’exceller dans le chant arabe, il faut absolument s’exercer en chantant Oum Kalsoum. Et ce, pour plusieurs raisons : d’abord ses chansons sont assez longues et dotées de plusieurs échelles modales. Sa voix étendue (ndlr : environ deux octaves, cela change avec la tranche d’âge) lui permettait d’exprimer les différentes nuances des sentiments qu’elle interprétait. Une tâche qui n’est pas évidente. Ainsi, pour prouver leur talent, les jeunes chanteurs cherchent à faire leurs preuves en reprenant ses chefs-d’oeuvre. Il ne faut pas non plus oublier qu’elle a chanté des poèmes, des monologues écrits dans un langage sobre par de grands noms de la poésie arabe tels Ahmad Chawqi, Ahmad Ramy et Ibrahim Nagui. Cette école distinguée du chant a fait marche arrière depuis les années 1980 », explique Yasmine Farrag, professeure de critique musicale à l’Académie des arts.

Cette opinion est partagée par Marwa Elsayed, professeure de musique arabe à la faculté de pédagogie musicale, qui souligne que « la voix d’Oum Kalsoum est d’une étendue rare, puisqu’elle arrivait à évoluer dans les trois tessitures vocales féminines : soprano, mezzo-soprano et alto, et parfois même elle touchait les tessitures masculines comme c’est le cas avec sa chanson Emta Al-Hawa de Zakariya Ahmad. Sa voix occupe deux octaves de l’espace sonore. Jusqu’à présent, aucune voix sur la scène musicale ne ressemble à celle d’Oum Kalsoum. Malgré tous les efforts d’une jeune génération talentueuse, celle-ci a toujours une tonalité plus basse que celle d’Oum Kalsoum ».

En outre, Elsayed affirme que commencer sa carrière en réinterprétant les chansons de la diva permet aux chanteurs en herbe de se faire un certain poids sur la scène musicale. Toutefois, si leurs interprétations ne correspondent pas aux attentes des auditeurs, ce serait sans aucun doute la fin de leur carrière.

Certaines artistes femmes ont bâti leur réputation en excellant dans la réinterprétation de ses chansons. Elles ont réussi à attirer un public à la recherche de moments de transe musicale. Celui-ci fréquente surtout l’Opéra pour assister aux concerts de musique arabe, programmés régulièrement avec succès. « C’est un public qui appartient à une certaine tranche d’âge, parfois aussi fait de spécialistes et de connaisseurs. Le jeune public préfère plutôt écouter les chansons classiques interprétées par Oum Kalsoum elle-même, et non pas par d’autres chanteurs, ou il opte carrément pour de nouvelles chansons créées par d’autres jeunes, un peu à leur image », indique l’universitaire Marwa Elsayed.


Un feuilleton qui porte son nom, des années 1990.

Chanter à tout risque

Reprendre ses chansons gravées dans notre mémoire est sans doute un vrai défi. D’après Alaa Abdel-Salam, professeur de violoncelle et maestro du groupe de chant arabe de l’Opéra d’Alexandrie, « Oum Kalsoum est le fruit de l’environnement sociopolitique et culturel dans lequel elle a vécu. Elle a appris Al-Inchad (chant religieux et louanges du prophète) grâce à son père, ensuite, elle s’est inscrite à une école coranique afin d’apprendre à lire et à écrire, puis elle a appris le chant avec des cheikhs tels Aboul-Ela Mohamad … On lui a inculqué une formation intense qui lui a permis de maîtriser les échelles modales, l’improvisation et la prononciation correcte. Ce sont des fondements de base pour une chanteuse de son calibre. Ces bonnes bases, cette grande culture, ne sont pas à la portée des chanteuses de nos jours. Il y a des chanteuses qui sont dotées de très belles voix, mais en fin de compte, elles imitent Oum Kalsoum et n’arrivent en aucun cas à atteindre son niveau ».

Prisonnières de la Dame

Si c’est le cas, chanter Oum Kalsoum pourrait constituer une sorte d’emprisonnement. « Chaque artiste doit commencer sa carrière par l’imitation. Et c’est à travers ceci qu’on parvient à se forger une personnalité qui lui est propre, à se façonner. Etre emprisonné dans un style classique démodé ou pas dépend de l’artiste même. Amal Maher, par exemple, a réussi, après avoir interprété Oum Kalsoum pendant un certain temps, à se trouver un style. Toutefois, la qualité de sa voix change totalement en chantant ses propres chansons, et ses dernières oeuvres semblent beaucoup plus légères ; elles peuvent être interprétées par n’importe quelle autre chanteuse », fait remarquer la critique Yasmine Farrag.

La professeure Marwa Elsayed va dans le même sens en étoffant son analyse : « Riham Abdel-Hakim, May Farouk et Amal Maher ont excellé dans l’interprétation des chansons d’Oum Kalsoum et je pourrais même dire que le succès qu’elles ont pu réaliser à travers ces reprises dépasse celui qu’elles ont pu atteindre en interprétant leurs propres chansons ».

Dès la fin des années 1990, Amal Maher était invitée à chanter la diva dans toutes les cérémonies officielles. L’ancien président Mohamad Hosni Moubarak appréciait particulièrement son talent. Elle a interprété les poèmes et les chansons les plus difficiles de l’Astre de l’Orient. Et ce n’est qu’en 2002 qu’elle a décidé de faire peau neuve en interprétant des chansons rapides et légères. Elle a alors sorti cinq albums et chanté pas mal de génériques de feuilletons.

En 2021, elle confie à la presse qu’elle n’allait plus chanter. Les raisons n’étaient pas très claires. Mais en 2024, elle sort un nouvel album et affirme qu’elle reprendra ses activités musicales.


Film de la réalisatrice iranienne Shirin Neshat.

Le parcours de Marwa Nagui est différent. En 2003, elle se déniche une place au Festival annuel de la musique arabe. Toutefois, ce n’est qu’en 2014 qu’elle connaît un grand succès, lorsqu’elle a interprété la chanson religieuse d’Oum Kalsoum Bi Rédak ya Khaleki (avec ta satisfaction, ô mon créateur) dans The Voice, l’un des programmes de compétition présenté à l’époque sur la chaîne satellite arabe MBC.

Sa performance était tellement éblouissante qu’elle a depuis le vent en poupe. Cependant, malgré une présence distinguée sur scène, Nagui demeure, comme la plupart des chanteuses d’opéra, incapable de sortir de la peau d’Oum Kalsoum. Ce n’est pas évident ni d’avoir son propre répertoire ni de se forger une identité. Malgré 21 ans de carrière, Nagui n’a sorti qu’un seul album et un single. Elle est d’ailleurs plus présente que ses collègues sur les planches de l’Opéra du Caire, interprétant souvent Oum Kalsoum.

Les hommes aussi

« Il y a pas mal d’hommes qui ont également chanté Oum Kalsoum, au Festival de musique arabe ou dans des concerts privés, tels le Tunisien Saber Al-Robaï, le Libanais Fadl Chaker, les Egyptiens Mohamad Al-Helw et Medhat Saleh. Mais il est tout à fait normal que le répertoire d’Oum Kalsoum attire plus de femmes que d’hommes, car à l’origine, les paroles sont écrites pour être chantées par une femme », conclut Yasmine Farrag, qui se retrouve dans les chansons de la diva comme bien d’autres.

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