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Zeyad Aql : le gouvernement libiyen n'aurait pas dû s'allier à des milices armées

Maha Salem, Mardi, 19 novembre 2013

La Libye souffre depuis plusieurs mois d'une recrudescence de la vio­lence, ce qui pourrait plonger le pays dans l'abîme d'une guerre civile. Zeyad Aql, politologue et spécialiste du dossier libyen au Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram au Caire, explique la situation actuelle.

Lybie

Al-ahram hebdo : Pourquoi les vio­lences et les tensions se sont-elles aggravées ces derniers jours en Libye ?

Zeyad Aql : La violence est montée d’un cran pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les intérêts communs entre le gouvernement et les milices armées ont diminué car ces dernières se sentent de plus en plus indépendantes par rapport au gouvernement et n’en ont donc plus besoin. Certaines milices oeuvrent même au renversement du gouvernement le plus vite possible. De plus, le gouvernement n’est plus respecté ni par ces milices, ni par le peuple. Autre facteur à déformer l’image du gouverne­ment : il reste les poings liés face à ces milices de plus en plus armées et dont le pouvoir et l’influence sont de plus en plus importants. Maintenant, c’est la loi de la jungle qui prédo­mine en Libye.

— Outre la violence, la Libye souffre aussi de nombreux autres fléaux …

— Sans aucun doute, c’est le problème des armes qui circulent et qui pullulent dans le pays qui est le plus grave et qui demeure tou­jours une menace invincible. Après la chute de Kadhafi, la Libye n’avait ni armée, ni police équipées et organisées. Ainsi, l’ancien prési­dent du Conseil national transitoire, Abdelfattah Younès, a essayé de construire une armée puissante et de former une police forte pour établir la sécurité et la stabilité. Mais, Younès a été assassiné et le gouvernement, au lieu de suivre sa voie, a négligé le problème de l’armement et s’est aussi détourné de la forma­tion de la police et de l’armée pour se lancer dans la recherche de ses propres intérêts. Pour réaliser ses intérêts, le gouvernement a com­mis une faute grave en se servant de certaines milices pour l’aider à contrôler les régions rebelles qui échappent à sa domination telles que Misrata, Barqa et Tobroq. Cette reconnais­sance a donné une légitimité à ces milices.

— Pourtant, les élections du Congrès général national en juillet 2012 s’étaient déroulées librement. Pourquoi donc le gou­vernement issu de ces élections n’a-t-il pas la cote ?

— Au cours de la période de transition, le Conseil national transitoire a conduit le pays à des élections transparentes. Toutefois, les Libyens ont choisi leurs députés selon leur appartenance tribale, et non en fonction de critères politiques ou même idéologiques. Ce qui a eu un mauvais impact sur le choix des membres de cette conférence et par la suite du gouvernement. Ainsi, le gouvernement ne représente pas toutes les factions et tous les partis politiques. En plus, ce gouvernement ne cherche qu’à réaliser ses intérêts personnels et accorder le plus de privilèges possibles à ses partisans.

— Pourquoi n’existe-t-il encore ni d’ar­mée, ni de police libyenne compétentes 2 ans après la chute de Kadhafi ?

— Le Congrès général national n’a pas pu devenir une vraie institution nationale. Au contraire, il a donné une certaine légitimité aux milices armées, en faisant un rival fort et indomptable. Maintenant, il s’agit de deux camps qui font face à un même pari. Le pre­mier est le camp du gouvernement de Ali Zeidan, qui compte sur les communautés inter­nationale et arabe pour imposer son pouvoir sur le pays. L’autre, celui des milices armées, parie sur l’impuissance du gouvernement, car ces milices savent pertinemment que le gou­vernement ne peut pas faire appel à l’étranger pour casser leur épine pour le simple fait que les Libyens vont refuser une telle intervention. Le gouvernement ne peut plus vaincre ces milices devenues plus fortes et plus puissantes que l’armée et la police. La dernière fois, la police était surprise par l’armement de ces milices qui possèdent des artilleries lourdes. Quant à l’armée, elle vient d’être créée et souffre d’un manque de personnel et d’équipe­ments. L’enjeu qui se pose pour l’heure : l’étranger et le peuple libyen vont prendre quel parti.

— Comment en est-on arrivé là ? Est-ce l’échec du Printemps arabe ?

— La situation actuelle est le produit de mauvaise planification de la part du gouverne­ment qui savait dès le départ qu’il existait d’énormes dépôts d’armes lourdes. A l’époque de l’ex-président, Muammar Kadhafi, c’était lui qui protégeait ces stocks d’armes et nul n’osait s’en approcher. Mais après Kadhafi, le gouvernement libyen devait adopter une loi qui organise la possession de ces armes et devait accorder des privilèges pour encourager les membres des milices à renoncer à la vio­lence et à rejoindre l’armée ou la police. En fait, les membres des milices touchent un salaire élevé car ils ont leur propre source de financement : commerce des armes, traites des blancs et immigration illégitime. Ces sources de financement constituent un facteur d’attrac­tion pour de nouveaux membres. Alors, pour délaisser ces gains financiers énormes, il faut que le gouvernement compense les membres de ces milices. Il fallait que le gouvernement ait appliqué la politique de la carotte et du bâton pour désarmer ces milices.

— Quels sont, selon vous, les scénarios à venir ?

— Dans quelques semaines, le gouverne­ment va appeler au secours la communauté internationale, en commençant tout d’abord par la Ligue arabe. L’intervention étrangère ne sera pas militaire, mais sous forme d’un sou­tien pour aider les Libyens à s’organiser. Cela veut dire que la communauté internationale va surveiller et organiser les relations entre les milices, le gouvernement et les citoyens. Ce genre d’intervention serait facile en Libye grâce aux intérêts communs de la communauté internationale comme le pétrole, les frontières et l’émigration clandestine.

La Libye est un vaste pays et le gouverne­ment est faible, il ne peut ni contrôler, ni domi­ner cet immense territoire. Alors, la meilleure solution demeure dans la fédéralisation de ce pays. Je ne dis pas une séparation ou une divi­sion du pays, mais seulement la formation des différents Etats sous la présidence du gouver­nement de la capitale. La conférence doit inaugurer un dialogue national dominé par cette idée. Il faut que les forces politiques adoptent cette idée et se déploient à la concré­tiser pour sauver le pays.

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