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Nos liens avec Moscou

Mardi, 19 novembre 2013

J’ai dernièrement lu les déclarations officielles du ministère russe des Affaires étrangères relatives à la visite des ministres de la Défense et des Affaires étrangères au Caire, et disant qu’une visite de plus haut niveau se préparait. Je me suis alors souvenu des événements du 30 juin 2013 lorsque des citoyens égyptiens ont brandi sur plusieurs places d’Egypte les photos de Nasser, de Sadate et de Poutine, côte à côte avec la photo d’Al-Sissi. Cela au moment où ont été brandies des photos moqueuses du président américain, Barack Obama.

Alors que tout le respect et toute l’estime étaient accordés au président Poutine, on n’accordait au président américain que l’ironie et la critique. Alors qu’on appelait Poutine à visiter Le Caire, on maudissait la politique américaine et ses responsables convaincus qu’ils ne sont pas dignes de confiance.

Entre l’estime populaire croissante pour la Russie et son président, et entre la dénonciation des Etats-Unis et de leur président, s’est fortement cristallisée une tendance populaire égyptienne appelant à s’écarter de l’emprise de la relation avec les Etats-Unis et l’Occident pour s’ouvrir sur les autres pays du monde, notamment les grandes forces.

L’idée se compose de deux volets. Il s’agit d’abord de mettre un terme au caractère privilégié de nos relations avec les Etats-Unis. En effet, ils ont prouvé que les Egyptiens ne pouvaient pas compter sur eux en ce moment crucial de leur histoire alors qu’ils s’attendaient à ce que leur révolution populaire jouisse de tout le soutien et de toute l’approbation des Etats-Unis. Il s’agit deuxièmement de revoir nos anciennes relations qui se caractérisent par l’amitié, le soutien et la crédibilité. Ces deux volets, malgré leur simplicité, reflètent une vision stratégique aux origines populaires qui vise un monde multipolaire. Il s’agit d’agir selon la règle des intérêts conjoints et de ne plus mettre tous les oeufs, ou la majorité, dans le panier américain.

L’orientation vers la Russie n’est pas une tendance nouvelle dans la politique égyptienne. Bien qu’elle s’avère actuellement indispensable, il ne faut pas refaire les mêmes erreurs qui ont poussé l’Egypte dans le passé à s’écarter de la Russie pour se contenter de l’Occident et de Washington. Il ne faut pas croire que la reprise des relations avec la Russie sous la direction de son — très rusé — président Poutine représente l’alternative suffisante des relations dégradées entre l’Egypte et les Etats-Unis. Ni la Russie ne le veut, ni les Etats-Unis et l’Occident ne l’accepteront, ni l’intérêt de l’Egypte est de remplacer une partie par une autre. Le véritable intérêt de l’Egypte réside dans l’établissement de relations équilibrées avec toutes les forces internationales. C’est alors seulement que l’Egypte et les Egyptiens auront un poids dans le monde. Les prémices sont d’ailleurs déjà apparues dans de nombreuses mutations européennes et américaines soutenant le plan de route et les nouvelles réalités égyptiennes. Il n’y a aucun inconvénient à ce que les relations entre l’Egypte et la Russie s’étendent aux aspects économiques et militaires ainsi qu’aux aspects de développement. Des relations régies par un dialogue stratégique et des principes clairs. L’essentiel est de ne pas recréer le modèle des années 1960. L’atmosphère internationale actuelle n’est plus celle de la guerre froide, mais une atmosphère de concurrence acharnée pour exercer le pouvoir et obtenir les larges marchés tout en préservant la sécurité nationale ainsi que la stabilité régionale et internationale. Cette atmosphère, malgré sa cruauté, assure de larges espaces de coopération bilatérale et trilatérale selon plusieurs formules et niveaux.

Nous devons nous souvenir que nous sommes au seuil d’une étape où nous oeuvrons à restituer nos capacités en tant qu’Etat et que société capable de prendre des décisions indépendantes. Des décisions basées sur un soutien populaire et de véritables intérêts. Nous devons nous souvenir aussi que la Russie d’aujourd’hui n’est plus l’Union soviétique qui cherchait une expansion idéologique pour agacer l’Occident. Cette ère est complètement révolue. La Russie d’aujourd’hui applique des politiques pragmatiques et fait preuve d’une grande flexibilité dans les positions et les crises internationales.

La Russie manipule aujourd’hui les Etats-Unis et l’Occident dans de nombreux dossiers régionaux et internationaux. Cependant, il s’agit d’une manoeuvre pour confirmer le rôle international de la Russie et non pour affronter les Etats-Unis ou les remplacer. D’ailleurs, Moscou ne cache nullement qu’elle oeuvre à se recréer une place et un pouvoir au Moyen-Orient.

Ses objectifs sont nombreux. D’abord, que la région ne soit pas la proie des courants islamiques rigoristes violents qui peuvent se retourner contre elle en Tchétchénie ou dans les autres régions russes. Ensuite, que la région ne se transforme pas en un concurrent dans le domaine de la production de l’énergie, notamment du gaz, ou qu’elle devienne une région de pipelines de transfert de gaz à partir du Qatar, de l’Arabie saoudite, de l’Algérie ou d’Israël vers l’Europe. La Russie oeuvre aussi à ouvrir davantage de marchés à son savoir-faire comme les centrales nucléaires civiles, les usines de voitures ou de produits chimiques, sans oublier les armes sophistiquées comme les avions ou les missiles, capables de concurrencer les Américains et les Occidentaux.

La conviction de la Russie de la nécessité de coexister dans un monde multipolaire est un point commun important avec les nouvelles orientations de la politique étrangère égyptienne. Ce qui ouvre de nombreuses portes à la coopération bilatérale et régionale. Bref, les relations avec la nouvelle Russie ne se limitent pas à une transaction d’armes malgré cette importance stratégique, il s’agit d’une orientation pour jouer un rôle pionnier.

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