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Des menuisières aux doigts de fée

Dina Bakr , Mercredi, 24 janvier 2024

C’est un métier traditionnellement masculin et qui nécessite une bonne résistance physique. Et pourtant, nombreuses sont les femmes qui ont embrassé la menuiserie. Des parcours faits de labeur, de courage et de volonté de fer.

Des menuisières aux doigts de fée

A 75 ans, Haniya n’entend pas rester inactive et continue d’exercer son métier. Mais ce n’est pas n’importe quel métier : Haniya est menuisière. Malgré son âge avancé, elle a aménagé, chez elle, un atelier pour fabriquer des meubles. Dès la première vue, on comprend qu’on a affaire à une « osta » (patronne) qui maîtrise les rouages du métier. Vêtue d’un pantalon et d’un t-shirt ample, les cheveux attachés en queue de cheval et couverts d’une écharpe, elle opte pour un look qui brise tous les stéréotypes dans son milieu conservateur. Vivant dans une bourgade lointaine, ses moyens limités ne lui ont pas permis d’équiper, comme il se doit, cet espace. Et les outils qu’elle utilise sont rudimentaires. Cependant, elle parvient à satisfaire les besoins et les attentes de ses clients. « L’important, pour moi, est de travailler et de ne dépendre financièrement de personne, y compris de mes enfants. En plus, j’aime le travail du bois. J’ai appris le métier de menuisier en observant mon père travailler quand j’étais jeune et, plus tard, j’ai épousé un menuisier », dit-elle. Son fils, détenant un diplôme technique de menuiserie, est devenu son assistant. Il l’aide à soulever les grandes planches en bois et lui apprend comment utiliser de nouveaux outils pour parfaire son travail. Aujourd’hui, Haniya et son fils se répartissent les tâches.

Pour elle, rien n’empêche de choisir un métier traditionnellement masculin. Ce sont des défis et des réussites comme dans n’importe quel métier. Des menuisières passionnées par le bois utilisent ce matériau pour donner vie à leurs plus belles idées créatives, affichent des vidéos de leurs meubles en bois ou en publient les photos sur les réseaux sociaux. « Les femmes donnent naissance à des objets utiles qui n’étaient au départ qu’un petit morceau de bois, tout comme la mère qui met au monde un beau bébé, alors qu’il était une boule de chair en début de grossesse », explique Haniya.

De la persévérance et de la patience

Les femmes sont plus méticuleuses et plus patientes que les hommes, dit-on. C’est pourquoi elles parviennent à s’affirmer dans ce métier qui exige précision et minutie. Une formation continue et des expériences que certaines ont accumulées au fil du temps. « Au début de notre mariage, et pour éviter de rester seule à la maison, j’accompagnais Medhat, mon époux, à l’atelier. J’ai commencé d’abord par lui donner un coup de main en lui passant les outils dont il avait besoin tout en observant chaque étape de son travail, et surtout les détails. Ensuite, j’ai commencé à accomplir de petites tâches pour lui permettre d’achever son travail plus rapidement », raconte Asmaa Mégahed. Le fait de suivre attentivement les étapes du travail de menuisier, surtout quand son mari restaurait de vieux meubles en réparant les petits défauts, a poussé Asmaa à mettre la main à la pâte. « Dès le début, nous avons décidé de fabriquer des meubles et ne pas travailler uniquement dans la restauration de vieux meubles, et ce, afin de gagner plus d’argent, surtout que nous avons compris quels sont les défauts de fabrication qui peuvent survenir et raccourcir la durée de vie d’un meuble », dit-elle.


Minutie, méticulosité et raffinement, des qualités nécessaires pour être menuisière.

Son apprentissage de la menuiserie s’est fait graduellement. Après avoir aidé son conjoint dans son activité professionnelle, elle a commencé à soulever les planches de bois pour les couper à l’aide d’une scie circulaire ou aplanir la surface en utilisant un rabot lors de la finition. Cela n’a pas été toujours facile pour elle. Parfois, les clients manifestaient une certaine réserve en apprenant qu’elle allait monter leurs meubles. Ils disaient qu’ils ne voulaient pas perdre leur argent. Mais son mari, convaincu de ses compétences, l’a soutenue et l’a encouragée à se prouver. L’important pour lui c’est d’avoir toujours l’esprit alerte, même après des années d’expérience. « Il ne faut jamais laisser son esprit gambader, penser à autre chose ou regarder ailleurs, car on risque de perdre un doigt facilement », ajoute Asmaa, dont le diplôme technique dans le secteur du prêt-à-porter lui a permis d’acquérir de l’expérience dans le domaine du capitonnage. Car le recouvrement des fauteuils, c’est aussi de la couture.

Apprentissage sur le tas et/ou formation professionnelle

Asmaa et Haniya sont des menuisières qui ont appris les secrets du métier grâce à leurs conjoints qui exercent cette activité professionnelle, mais d’autres n’ont pas eu cette chance et ont dû aller frapper aux portes des maîtres menuisiers. « Je suppose que j’étais parmi les premiers à avoir encouragé les femmes à travailler dans le domaine du bois, j’ai ouvert mon atelier de formation menuiserie à Abdine sans discrimination aux femmes et aux hommes », raconte Ahmad, 60 ans, menuisier de père en fils. Il se souvient qu’en 2015, il avait entendu certaines critiques à propos des femmes, mais il répondait toujours que la femme est l’égale de l’homme. « Je cite souvent l’exemple des pays développés où tous les métiers sont ouverts de la même manière aux femmes et aux hommes », dit-il. Ahmad a formé 13 filles dont certaines ont participé plus tard à des foires de l’ameublement. « Quelques femmes ont même fabriqué leurs meubles chez elles en aménageant un espace de travail loin de leurs enfants, mais d’autres ont fini par construire leurs propres ateliers », ajoute Ahmad.

Si Hagg Ahmad a été parmi les menuisiers qui ont ouvert leur atelier au sexe faible, il existe également d’autres endroits qui donnent l’opportunité aux femmes de suivre ce genre de formation. La faculté de pédagogie, qui enseigne la filière du bois depuis une trentaine d’années, accepte les filles depuis 7 ans. « Nous avons voulu approfondir nos connaissances en assistant à des stages de formation durant lesquels nous avons appris les différents types de bois, leur utilisation, les outils nécessaires et les peintures pour bois. Le produit final, celui d’une chaise rustique qui commence par l’assemblage de quelques pièces de bois, nous a épatés à tel point de vouloir monter notre propre projet », raconte Ghada Adly, diplômée de cette faculté et actuellement gérante d’un atelier de menuiserie. Son ancienne camarade Rahma et elle n’oublient pas leurs débuts dans le métier, il y a 4 ans. Elles étaient encore étudiantes à la faculté de pédagogie d’Assiout. Durant leur cursus universitaire, elles ont suivi une formation dans un atelier de menuiserie. « Notre diplôme nous prépare pour devenir professeurs de dessin ; monter de grosses pièces de bois en utilisant des outils mécaniques et électriques a été le point de départ d’une nouvelle aventure pour nous », s’exprime Rahma. Le fait d’associer la science au concept de bricolage les a aidées à réaliser de grands travaux en bois comme les meubles de cuisine, de chambres à coucher et de salles à manger. Ensuite, elles ont voulu aller au-delà de la fabrication de meubles en suivant une formation informatique en design.

« Nous avons embauché des menuisiers dans notre atelier. Au début, on a eu des difficultés à mener à bien notre projet, car les vieux ostas ne sont pas habitués à recevoir des ordres des femmes. Ils prenaient à la légère les instructions données. Mais ils ont constaté qu’on comprenait tous les détails concernant notre travail. Du coup, ils ont fini par nous prendre au sérieux et ont changé de comportement », précise Rahma. Et d’ajouter qu’elles font un design graphique sur ordinateur pour que chaque client puisse avoir une idée de la forme finale de son meuble avant de commencer à le fabriquer. L’apprentissage dans le domaine de la décoration associé à la menuiserie leur a permis de bien exploiter les surfaces de l’habitation et de les valoriser avec une fonction. Elles se sont fait connaître à la société des menuisières qui prend en considération les fonctions des meubles à l’intérieur des logements ou des sociétés.

Innovation et créativité sont les maîtres mots pour attirer la clientèle et être compétitives sur les marchés. « Si une étudiante aspire à exercer ce métier plutôt masculin, c’est parce qu’elle se sent capable de produire et générer des idées nouvelles et utiles. Le raffinement et le fait de s’intéresser aux petits détails sont les caractéristiques d’une femme, que l’on ne retrouve pas fréquemment chez l’homme », décrit Wagdi Réfaat, doyen de la faculté de pédagogie de l’Université d’Assiout. Pour lui, il ne faut pas avoir de vision stéréotypée et sexiste. « Nous sommes dans une phase qui nécessite d’adopter des stratégies éducatives qui rendent service au marché du travail pour les 2 sexes », souligne-t-il. Et la menuiserie ne fait pas exception.

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