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Amado Alfadni : La quête de l’identité

Névine Lameï, Mercredi, 03 janvier 2024

Par ses oeuvres, l’artiste soudanais Amado Alfadni s’engage à ouvrir le dialogue sur les questions d’identité, donnant vie à des histoires humaines et soudanaises non dites.

Amado Alfadni
(Photo : Mohamad Moustapha)

« Mon art pluridisciplinaire plonge dans la pop culture. Il invite chaque Soudanais à chercher en soi une réponse à la question existentielle : Qui suis-je ? Le Soudan n’a pas d’identité, mais des pratiques culturelles mixtes. Je ne suis ni arabe, ni africain, ni nubien. Ou peut-être je suis les trois à la fois. Je vis dans une crise identitaire. Et pour faire connaître à l’Autre la zone en pointillé laissée derrière l’histoire soudanaise non dite, il faut tout d’abord se connaître soi-même », déclare l’artiste plasticien soudanais autodidacte Amado Alfadni. Dans sa quête identitaire, il donne vie à des histoires tacites, souvent négligées, oubliées, voire ignorées.

Dans son exposition Des récits et des histoires, tenue récemment à l’Institut Français d’Egypte (IFE) de Mounira, il a recours à une bonne méthodologie de recherche et de documentation. Il se sert de cartes postales, de photographies et d’archives sonores … Ses collages photos, usant de la technique du monotype par transfert, s’inspirent du pop art noir et blanc de son idole Andy Warhol.

Exposée tout d’abord à la grande galerie de la Maison d’Odile, en France, suite à une bourse de résidence d’artistes de deux semaines offerte par l’IFE en mai 2023, Des récits et des histoires serre 14 photos retouchées d’Odile, en format mini. « La Maison d’Odile, née du constat que beaucoup de personnes vivent seules et souffrent de cet isolement parfois accentué par des accidents de la vie, m’a offert un lieu d’échange et de partage. La spiritualité et les mythes, nés de cet espace atypique et propice à la stimulation de liens culturels, m’ont beaucoup inspiré », expose Alfadni. Il explore d’après une archive d’anciennes photos, remontant aux années 1920, l’histoire du village de Bernède, situé au coeur du sud-ouest de la France, de sa commune rurale, de la résistance de ses habitants face au nazisme, de l’influence espagnole dans la région … Le tout s’incruste d’ornementations soudanaises, aux couleurs vives et bouillonnantes. Alfadni s’engage à rapprocher des lieux et des communautés lointains. « Un Soudan en couleurs, pour adoucir un tout petit peu sa crise identitaire qui continue de faire rage et qui vit encore dans l’angoisse, la douleur, le traumatisme … Mariant les patrimoines arabe, nubien et soudanais, mon art s’adresse à l’Autre dans sa langue. Parce que pour sauver le Soudan, il faut tout d’abord comprendre l’origine de sa crise et la faire comprendre aux autres. Mon art narre l’histoire du Soudan, à l’instar de sa tradition orale transmise de bouche à oreille et faisant partie de la mémoire collective des Soudanais aux 56 groupes ethniques », affirme Alfadni.

Avec son sac à dos, son porte-passeport soudanais, son carnet d’artiste, son ordinateur portable et son béret gris sur sa tête, l’artiste vagabond aime voyager, pour plus de documentation sur le Soudan. « En Egypte ou ailleurs, je me sens toujours sans Etat, seul et isolé dans le monde. Je n’appartiens à nulle part. Mon grand plaisir est de voyager avec une volonté d’affirmer mon être, rencontrer des gens et surtout bénéficier d’une documentation de qualité », affirme Alfadni.

Son enfance a été marquée par deux environnements différents : les rues du Caire et le foyer soudanais avec sa tradition ancestrale. D’où est née chez Alfadni la nécessité d’exprimer cette double perspective. « Dans ma maison parentale à Bab Al-Louq, le centre-ville cairote où je trouve mon plus grand plaisir à fréquenter ses cafés, à balader dans ses rues, à rencontrer mes amis soudanais, nous ne parlons que la langue nubienne. Nous n’écoutons que la musique nubienne. Nous ne mangeons que des mets nubiens. Dans les rues cairotes, le cas est différent. Je ne parle que l’arabe. Je ne mange que des plats égyptiens. Cette dualité égyptienne et soudanaise me hante tout le temps », avoue Alfadni, qui s’affirme comme un artiste cairote, non pas égyptien ni soudanais, quoiqu’il aime lire les auteurs soudanais Muhammad Ibrahim Nugud, Tayeb Salih et Hamour Ziyada. Enfant, le petit Amado aimait écouter les contes soudanais de Fatima Al-Samha et l’ogre, de la thérianthropie, du cheval dongolawi, etc. que lui racontait sa mère.

Né en 1976 au centre-ville du Caire, de parents soudanais, venus du vieux Dongola, l’ancienne capitale de la Nubie, pour se réfugier et s’installer en Egypte dans les années 1950, Amado se sent à la fois victime et coupable. Victime des traumatismes de l’esclavage et coupable d’esclavage. Son père, un ingénieur mécanique, de la famille Alfadni, s’initie au soufisme. Alors que sa mère, femme au foyer, est de la famille Al-Zubeir Rahma Mansour, un marchand d’esclaves soudanais de la fin du XIXe siècle. Son exposition Black Ivory au Contemporary Image Collective (CIC, Le Caire), en 2016, évoque ce sujet d’esclavage et fait allusion aux Africains de l’armée française dans la guerre du Mexique en 1863.

« Voici une autre histoire non dite du Soudan, connue sous le nom de la bataille de Camerone, au temps du khédive Ismaïl », révèle Alfadni, suite à sa lecture du livre La Ligue soudano égyptienne dans la guerre du Mexique, de Omar Toussoun, éditions de l’Organisme général égyptien du livre. « Dans les archives de l’Université de Cologne, je suis tombé sur une entrevue de 1902, parue dans un magazine britannique, faite avec un soldat soudanais nommé Ali effendi Jevon, de la tribu Shilluk (groupe ethnique des peuples indigènes de la Vallée du Nil). D’après mes études comparées de ces deux ouvrages, la vérité est révélée : Jevon a été kidnappé puis vendu sur le marché aux esclaves au Soudan », confirme Alfadni.

Pour lui, s’exprimer, c’est aller en dehors de soi, c’est donner corps à ses pensées. « L’art permet de se cacher du monde à travers les images, ou au contraire de s’intégrer au monde par les images. L’art est l’expression d’une intériorité. Mes oeuvres d’art font ressurgir des événements marquants d’un territoire, proposent une réflexion sur le destin de mes ancêtres soudanais et mettent en évidence l’exploitation incompréhensible des peuples africains depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours. Le scénario de 2003, au Darfour, se répète aujourd’hui dans une plus grande indifférence internationale », exprime Alfadni.

Il est le cofondateur en 2011 de Nabta Art and Culture Center, une organisation à but non lucratif pour promouvoir les arts et la culture contemporaine afro-égyptienne au Caire. Depuis 2007, il est le coordinateur de l’atelier SAWA de l’art visuel, à la galerie Townhouse au centre-ville cairote.

Il a participé en 2021 au Cairo International Art District, organisé par Art d’Egypte, par sa toile Bint El-Sultan où il associe l’image iconique d’Alaa Salah (une manifestante de 22 ans qui a braqué l’attention mondiale sur la révolution au Soudan), avec la classique étiquette du parfum Bint El-Sudan. Alfadni fait d’Alaa Salah une « icône révolutionnaire », féministe et militante. « J’essaie de représenter une image du Soudan loin de la colère et de l’extrémisme. Ce que Bint El-Sultan, cette Kandaka que je sacralise, porte c’était vraiment les habits des femmes de ma ville natale dans le nord du Soudan. Et ce, contrairement à celles portant une burka noire, pendant le régime islamique de Omar Al-Béchir. Ses réformes ont relégué les femmes au statut des mineures et ont restreint leur liberté de mouvement en appliquant des lois de moralité strictes », dénonce Alfadni, disciple des grands peintres Omar Jahan, Mohamad Abla, Ezzeddine Naguib. « Bint El-Sudan est un parfum soudanais largement utilisé en Afrique de l’Ouest et de l’Est. C’était le parfum de ma mère. Ce produit de base dans la vie des Soudanaises fait partie essentielle des rites des mariages et circoncisions. En 1920, Eric Burgess crée le parfum Bint El-Sudan dans les laboratoires WJ Bush à Londres. Il est devenu un best-seller, en particulier dans les années 1970, et était surnommé le Chanel n°5 de l’Afrique. Au cours des années 1990, lorsque le Soudan a connu des changements politiques et sociaux massifs, l’identité soudanaise a été ébranlée, le design de l’étui du parfum est devenu un outil de propagande de l’Etat », raconte Alfadni.

De même, Alfadni expose Miss Khartoum, en 2022, à la galerie Karim Francis. « A la bibliothèque de l’Université de Cologne, je suis tombé sur un concours de beauté intitulé Miss Khartoum qui témoigne de la longue histoire oubliée des juifs soudanais de Khartoum, entre les années 1950 et 1970. Vivant, dans le temps, au quartier juif d’Omdourman, la communauté juive soudanaise s’est réduite comme une peau de chagrin, après la création en 1948 de l’Etat d’Israël et les tensions qui ont suivi avec le monde arabe », révèle Alfadni.

En 2019, il lance son projet d’impression photo numérique Askari, ou Soldiers of the King’s African Rifles, East Africa in 1902. « Ici, j’explore une identité influencée par la domination coloniale britannique au pouvoir abusif. Les simples soldats africains au King’s African Rifles étaient appelés Askari. Ces soldats soudanais, à la tête de bataillons créés en Ouganda, sont réduits en esclavage vers la fin de la domination coloniale britannique. Dans mes oeuvres, ces soldats rejettent les stéréotypes négatifs, se représentent comme des martyrs anonymes. Le Soudan a été mentionné 28 fois dans le Coran, et pourtant, nous ne connaissons rien de son histoire d’avant 1890, je désigne ici Kerma, Koush et Sennar, les trois royaumes chrétiens de Nobatia, Makuria et Adolia formés par les Nubiens … Des histoires soudanaises non dites qu’il faut sauvegarder contre perte ou oubli », conclut Amado Alfadni.

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